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POUR COMPRENDRE :

LE PROBLÈME DES COOPERATIVES MINIÈRES EN BOLIVIE

Après avoir été ratifiée par un référendum, la constitution promulguée par le MAS en 2009 reconnaît plusieurs formes d'organisation économique y compris celle de la coopérative, en tant que forme associative à des fins non-lucratives. Depuis une semaine, les coopératives minières ont lancé une offensive pour obtenir du gouvernement certains avantages qu'elles estiment indispensables pour leur fonctionnement. Nous essayerons ici d'analyser les raisons qui poussent cette offensive à des extrêmes criminels.

Les coopératives minières sont apparues dès 1985, après la décision du gouvernement de fermer les mines (nationalisées en 1952) en vue de leur incapacité à atteindre la rentabilité. La majorité des mineurs licenciés a quitté les régions minières pour chercher à survivre en zones urbaines ou dans la zone tropicale (en plantant de la coca).

Les premières coopératives minières ont obtenu du gouvernement qu'on leur cède des mines épuisées, ou les dépôts de minerai de basse qualité qui se sont amoncelés au cours des siècles autour des gisements les plus importants.

Les premiers coopérativistes ont eu à affronter non seulement un travail ingrat et mal rémunéré, mais aussi des tâches auxquelles ils n'étaient pas préparés, à savoir l'administration de leur coopérative et la commercialisation du fruit de leur travail.

C'est alors que commence l'évolution de la coopérative en entreprise; n'ayant pas les moyens d'investir en moyens de transport, ni en technologie d'extraction, la coopérative se voit obligée à établir des relations économiques avec les investisseurs étrangers qui ont racheté les meilleurs gisements et les entreprises de transport qui travaillent pour eux.

Ces relations prennent diverses formes:

-sous-traitance des secteurs moins rentables des exploitations, ou des plus dangereux à exploiter

-création de petites entreprises de transport qui desservent plusieurs coopératives et/ou mines voisines

-vente du produit brut d'extraction à l'entreprise

-association contractuelle avec une entreprise qui permet de lui transférer les privilèges de la coopérative

Cette évolution s'accompagne d'une pénétration du secteur coopérativiste par des entrepreneurs issus des classes moyennes et hautes, qui en profitent pour développer l'appui politique dont ils ont besoin pour obtenir de l'état de nouvelles concessions et ou facilités qui élèvent leurs revenus.

Avec la hausse des prix des commodities, entrepreneurs et coopérativistes commencent à engranger des bénéfices élevés qui ne font qu'augmenter leur appétit et à les enfoncer dans une mentalité toujours plus soumise à l'individualisme compétitif qui est diffusé par le néo-libéralisme.

Les coopératives commencent à offrir des emplois aux paysans de l'Altiplano qui y trouvent une source de revenus pour les périodes de peu d'activité agricole, constituant ainsi un sous prolétariat abondant qui sert de force de travail, avec une forte capacité de mobilisation, et avec l'expérience de l'utilisation de la dynamite qui les rend redoutables.

Les gouvernements antérieurs à celui de Evo Morales coopèrent à ce processus qui les met à l'abri de toute revendication directe des salariés de ce secteur, en favorisant les intérêts des dirigeants des coopératives. Le mot d'ordre est simple: "Vous avez des problèmes? Adressez-vous à vos dirigeants; nous traiterons avec eux".

Ce sont ces coopératives qui ont décidé en 2003 le sort de la "Guerre du Gaz". La population de El Alto a eu beau manifester héroïquement et bloquer les rues de La Paz, ils n'arrivaient pas à mettre en déroute les militaires qui défendaient le gouvernement. Ce sont 5000 coopérativistes, venus des régions minières armés de dynamite, qui forcèrent le départ de Gonzalo Sanchez de Lozada, ce qui leur valut encore plus de prestige politique; un prestige qu'ils ont toujours cherché à monnayer, au cours des 10 années de gouvernement de Evo, qui a pratiquement toujours cédé à leurs exigences, vu le double poids de ce secteur.

Les coopératives minières constituent une force électorale importante; entre les vrais "associés" (environ 12.000) et leurs "travailleurs" (environ 100.000) c'est un secteur fondamental du "vote dur" pour Evo. Mais c'est aussi un total d'environ 120.000 hommes organisés, encadrés, parfaitement capables de s'imposer sur les forces de police, avec accès illimité à la dynamite comme "outil de travail".

À titre d'exemple, rappelons qu’Evo a accepté que les coopératives, assistées par des entrepreneurs privés, rédigent eux-mêmes en 3 ans de travail la nouvelle "loi des Mines", avec l'appui technique du ministère de tutelle. C'est cette loi que Evo à présenté lui-même en 2014 au Parlement en demandant qu'elle soit approuvée "sans modification". Pour une fois, le parlement a protesté et a introduit un certain nombre de changements, malheureusement insuffisants. Les coopérativistes n'ont pas réussi à éviter ces changements, car l'appui populaire à Evo était encore très élevé.

Aujourd'hui, nous assistons à une élévation du niveau de pression qu'elles exercent sur Evo. Elles exigent, entre autres:

- l'interdiction pour les "travailleurs" de se syndicaliser, comme le prévoit la Constitution.

- l'autorisation de signer des contrats d'association avec des compagnies privées ou transnationales

- l'approbation de ces contrats sans les soumettre à examen par le Parlement

- l'exemption pleine d'impôts en tous genres pour elles et pour les compagnies signataires

- l'abolition de l'autorité minière de la Comibol sur l'attribution de gisements en concession

- l'assignation d'un quota de représentants aux plus hauts niveaux de l'état (vice-ministre, députés, sénateurs)

- le renforcement d'un fond financier pour l'acquisition de technologie pour leurs activités

- la création d'un réseau de transmission pour fournir de l'énergie électrique à toute coopérative, avec tarifs de faveur

- l'assignation de nouvelles concessions dont la richesse aura été démontrée par les services de l'état

On peut donc conclure que les exigences des coopératives, loin de correspondre à une vision "communautaire, associative, sans but lucratif", sont en fait dignes des rêves les plus fous d'entrepreneurs capitalistes purs et durs.

Passons maintenant à un autre niveau de cette analyse.

Pourquoi les coopératives lancent-elles aujourd'hui un tel assaut contre le gouvernement Evo Morales, contre ce que devrait être un "processus de changement" anticapitaliste et anti-impérialiste, et contre les intérêts du peuple de Bolivie dans son ensemble?

D'un côté, la baisse des prix des matières premières a obligé le gouvernement à augmenter la pression fiscale pour compenser la baisse des revenus. En ce qui concerne les coopératives il est impératif de permettre la syndicalisation de leurs "travailleurs", ce qui apporterait le moyen de détecter les coopératives et leur chiffre d'affaires, et donc d'en imposer les revenus.

À titre d'information, les coopératives du secteur aurifère ont exporté, à elles seules, en 2014 un total de 48 tonnes d'or, équivalentes à environ 1.300 millions de dollars. Ici, on parle gros sous, sans impôts.

D'un autre côté, le referendum du 21 Février 2016 a décrété que Evo ne peut plus se représenter comme candidat à la Présidence de l'État Plurinational. Les propriétaires de ces coopératives, ainsi que leurs associés, se font du souci pour leur avenir et tentent d'obtenir encore plus de privilèges en soumettant Evo à un chantage scandaleux; le message est clair: "tu nous donnes encore plus de privilèges, et nous voterons pour toi". D'autres secteurs (cocaleros, transport, commerce) font de même, mais sans dynamite…

CONCLUSION:

Le processus de changement en Bolivie, en n'apportant aucun changement sur le développement capitaliste des moyens de production, a surtout servi pour approfondir chez les paysans de l'Altiplano l'emprise de la mentalité d'individualisme compétitif propre de l'idéologie du capitalisme néo-libéral. Ce sont eux qui, aujourd'hui, revendiquent le droit à renforcer leurs relations avec le marché capitaliste mondialisé, sans se soucier des droits du reste de la population, consacrés par la constitution du MAS.

Il est clair aussi que les vertus de la culture communautaire ne peuvent, à elles seules, combattre cette idéologie qui confronte des patrons indigènes à des travailleurs indigènes, à des policiers indigènes, à un président tout aussi indigène, et à un projet d'État qui se voulait plurinational et qui ouvrirait la voie vers le "socialisme communautaire".

Pour finir, l'histoire enregistrera le fait que le "proceso de cambio" en Bolivie s'est bel et bien terminé le 21 Février 2016.

Christian Rodriguez

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE