Le 19 Août, Jean Bachèlerie, sur son blog de Mediapart a écrit un billet sur le déclin irréversible de la social-démocratie européenne. Au vu de ce tableau, elle est incontestable, sauf en Norvège.
Certains commentateurs répondaient âcrement que c’était provisoire et qu’il fallait que la Gauche serre les rangs pour faire face à la droite conservatrice qui, elle, maintient ses forces. Ils feraient mieux de se demander pourquoi après avoir été majoritairement au pouvoir dans l’Europe des quinze, ils sont aujourd’hui largement minoritaires. Qu’ont-ils fait de ce pouvoir dans une Union Européenne qui était devenue leur nouvelle frontière idéologique ? Un projet qui s’est révélé sans l’Europe sociale toujours promise et sans cesse remisée, sans perspective d’avènement d’une société socialiste, pas même sociale-démocrate, puisqu’ils ont embrassé intimement les théories néo-libérales. Le PS français lui-même, le plus à gauche des partis sociaux-démocrates avant Jospin, s’est engouffré dans cette tragique conversion à la globalisation libérale. Si bien qu’il ne reste plus à gauche dans le PS qu’une minorité qui est dans l’incapacité de donner le coup de barre nécessaire pour virer de bord. Les militants de gauche sont partis ailleurs : au Parti de Gauche, à la pêche, dans des associations. Pourquoi son corps électoral n’aurait-il pas fait de même ?
Un dernier espoir était né avec François Hollande en 2012. On savait que le « hollandisme » ce n’était pas vraiment notre tasse de thé, pour l’avoir fréquenté de près au PS, quand nous y étions aussi …Mais enfin, c’était mieux que Sarkozy. Et il n’allait tout de même pas zapper les 4 millions de voix d’électeurs de la gauche de gauche qui lui ont permis d’accéder aux charmes des lambris du palais de l’Elysée. Et bien si ! Il a zappé et se fiche radicalement de la gauche radicale. Même les électeurs de son camp sont déçus par sa politique dans la droite ligne de celle de son prédécesseur, dans tous les domaines, pas un n’échappe à l’inventaire, sauf à la marge et dans la manière. Encore que celle de Manuel Valls à l’intérieur n’a rien à envier à celles d’Hortefeux et de Guéant. Il paraît que les gens aiment çà : l’expulsion des Roms avec tambours et trompettes, le reniement des promesses de Hollande sur les interpellations au faciès (le récépissé supprimé), les emprisonnements d’enfants immigrés dans les centres de rétention et les expulsions qui séparent les familles, sa dernière trouvaille : l’arrêt du regroupement familial, sans doute pour ne plus avoir à les séparer. Mais les gens, ils n’aiment pas du tout les projets de l’augmentation de la durée de cotisation jusqu’à 44 ans pour les droits à une retraite à taux plein, une nouvelle hausse de la CSG, après celle de la TVA déjà subie, celles de l’électricité, du gaz, etc…Un pouvoir d’achat en baisse qui plombe le reprise, supprime à la pelle les emplois industriels et même marchands. Une politique de réduction des dépenses dont l’objectif de réduire le déficit, la dette, ne sera pas atteint car cette austérité produit au contraire le ralentissement de l’activité.
Pas étonnant dans ces conditions, mais très inquiétants pour tous les démocrates, d’observer parallèlement la progression des partis d’extrême-droite, nationalistes, voire fascisants, avec la complicité de médias qui les banalisent et les rendent crédibles aux yeux de populations déboussolées, ayant perdu leur repères idéologiques. En France, le discours du FN a changé, toujours la démagogie nationaliste mais avec une phraséologie qui emploie le vocabulaire de la gauche et de l’altermondialisme, qui marque des points dans l’opinion en absence d’une conscience de classe pour une partie importante des 55% d’ouvriers et d’employés, une couche sociale toujours majoritaire -dont les intérêts essentiels ne diffèrent pas des 23 % de couches sociales intermédiaires. Il s’y ajoute les petits-bourgeois, « les petits blancs » de la ruralité et du périurbain et même des grands bourgeois. Tout ce monde n’hésite plus à passer du FN à l’UMP et inversement. Le danger est là, de se retrouver en 2017 avec un pouvoir UMP-FN, comme les Hongrois...Les dirigeants du PS jouent un jeu dangereux s’ils pensent que : « C’est comme si Hollande jouait un second tour face à Marine Le Pen en 2017, convaincu que les électeurs de gauche n’auront pas d’autre choix que voter pour lui[1]. »
La gauche de gauche.
Dans plusieurs pays européens, une gauche de gauche est née de la scission des partis sociaux-démocrates et pseudo socialistes, du regroupement des mouvements situés à la gauche des PS jusqu’à une partie de l’extrême-gauche. C’est le cas du Front de Gauche en France qui rassemble neuf organisations, du PCF, au PG, en passant par la Fase et 4 ou 5 scissions du NPA et de l’ex-LCR. Il ne reste à l’extrême-gauche que LO, le POI, et 1/5° de NPA maintenu qui ne représentaient plus à eux-tous que 1% des voix aux dernières élections. Des mouvements similaires existent en Allemagne, avec Die Linke, au Portugal avec le Bloc de gauche, en Belgique, en Hollande, au Danemark, en Suède, etc…Mais ces mouvements ne décollent pas malgré la crise de la social-démocratie, en dehors de Syrisa en Grèce qui n’a perdu les élections que d’un cheveu et dont les scores voisinent avec les 30 % des voix. Faudrait-il en conclure qu’il faudrait que la politique d’austérité soit aussi sévère que celle qui a été infligée aux Grecs, pour espérer voir la Gauche de Gauche progresser, afin qu’une alternative vraiment de gauche soit suffisamment crédible ?
Crédibilité, la question est là ! Pourquoi cette gauche-là, malgré la crise, n’est-elle pas convaincante ?
Faut-il penser comme Marie-Noëlle Lienemann que :
« Que ça nous fasse plaisir ou pas, Hollande restera assimilé à la gauche. On n’y peut rien. Son échec sera notre échec. Dire qu’il y a une alternative alors qu’il n’y en a pas, c’est mentir au peuple...Mais s’il n’y a pas d’autre politique possible, alors il ne reste plus que Le Pen pour emporter la mise… »
Ou comme Pierre Laurent du PCF que : « Désormais, rien n’est plus urgent que le rassemblement des forces de gauche.» Lesquelles ? Toujours l’Union de la gauche ? Avec le PS ? Comme le pense Dartigolles : « mettre la même pression d’enfer sur le gouvernement, comme celle mise sur le Medef dès le lendemain du 5 mai. Il nous faut créer un rapport de force unitaire pour que Hollande ne puisse pas faire autrement que de changer de chemin ». Rêveries ou stratégie politique ?
Ou simplement constater et se résigner comme les Verts :
« À ce rythme, on enregistre trop de défaites pour trop peu de victoires, plein de petites merdes s’accumulent, et on n’a pas de gain significatif. On ne pourra pas tenir comme ça longtemps, car le compte n'y est vraiment pas…Ce n’est pas que nous sommes des éternels optimistes, c’est qu’il n’y a pas d’alternative dans la Ve République. »
Ou comme jugé inéluctable par Jean Luc Mélenchon : « Je suis convaincu que la chaîne va craquer quelque part en Europe », souhaitant s’appuyer sur une « marée citoyenne » plutôt que sur des accords de cartel. Mais qu’est-il advenu des suites de la grande manifestation du 5 Mai qui avait rassemblé, du FDG à La gauche des Verts d’Eva Joly, le NPA, des syndicats, de nombreux militants d’Attac, plus de 100 000 personnes défilant de la République à la Nation ?
Aux élections législatives partielles, le Front de gauche plafonne entre 5 et 8 %.
Les forces de gauche semblent comme désemparées par la difficulté de l’exercice du pouvoir actuel ou la difficulté à convaincre d’une autre alternative, à gauche, face à ce qui ressemble à l’irrésistible ascension de Marine Le Pen.
Pour le FDG, deux lourdes valises nuisent à sa progression dans l’opinion et son décollage électoral, même s’il progresse régulièrement depuis sa récente naissance à l’occasion des dernières européennes :
- Les valises du passé communiste.
- Le déclin du PS qui entraîne toute la gauche avec lui.
Il lui faudrait se démarquer à la fois du passé stalinien de la mouvance communiste qui demeure la force quantitative principale du FDG, et du comportement néo-libéral de la social-démocratie hollandiste. Exercice difficile.
De nouvelles alternatives et projets de société de dessinent, l’éco-socialisme proposé par le PG et le FDG. Le milieu médiatique s’en fiche complètement, ne relayant pas cette perspective qui est une véritable alternative social et écologique pour un autre monde possible.
Jacques Généreux, secrétaire à l’économie au PG, a écrit « …en 2017, je suis convaincu que nous ne passerons pas de 11 % à 22 % en négligeant à nouveau la précision et la crédibilité de notre projet de sortie de crise. Coincé entre une droite qui récupèrera mécaniquement un part de son électorat sur les décombres de la débâcle socialiste et un FN qui exploitera pleinement les sentiments antieuropéen et antipolitique, le Front de gauche ne sera pas sauvé uniquement par l’antifascisme ou par l’écosocialisme, mais par sa capacité à offrir à tous un boulot, un salaire décent et un toit. À défaut, nous aurons tout le temps pour faire des colloques sur nos utopies créatrices puisque nous ne gouvernerons pas… »
Et pendant ce temps, le PCF pense à son parti, aux sièges municipaux et européens qu’il faut sauver ou qu’il faut conquérir. Lors des municipales de 2014, une partie importante du Front de gauche se trouvera dès le premier tour avec la gauche solférinienne, malgré la volonté du PG, de la Fase, de la majorité des organisations du FDG de constituer des listes autonomes pour justement se démarquer de la ligne hollandiste. Il ne s’agit pas, comme l’extrême-gauche, de refuser toute alliance politique pour un rassemblement populaire, mais pas de simplement s’unir sur la base du partage des postes d’élus.
Que faire ? Comme l’écrivait Lénine en son temps …
Répondre en premier aux aspirations principales des salariés qui sont : la lutte contre le chômage et la précarité, l’amélioration du pouvoir d’achat, une protection sociale solidaire, une école d’enseignement et d’ascenseur social, des services publics, un logement décent partout et pour tous.
Sans cesser de proposer un projet pour un autre type de société, l’éco-socialisme ; car on aurait tort de penser que seules les revendications catégorielles, la dénonciation des discriminations suffiraient. Les citoyens ont aussi besoin d’une perspective politique à long terme.
Mais on doit également répondre à leurs interrogations sur les questions liées à l’émigration, l’Europe, la sortie de l’Euro, en proposant les bonnes réponses dans les assemblées citoyennes, et par les méthodes de l’éducation populaire.
La bataille est aussi idéologique et c’est cette bataille sur le fond qu’il faut gagner pour que le peuple se sente maître de son destin, avec la volonté de l’accomplir.
Et si comme l’écrit Bernard Teper dans Respublica, il faut :
Avancer « sur l’égalité entre hommes et femmes : 22 % sur les salaires, 38 % sur les retraites, pauvreté grandissante dans les familles monoparentales, arrêt d’une politique massive de construction de crèches collectives et familiales, refus des gardes publiques à domicile, arrêt de création massive de centres IVG et de planning familial, sexisme dans les orientations scolaires, refus d’aller plus loin dans la lutte contre les violences faites aux femmes, etc.
A l’inverse de que pense Bernard[2], je crois que la priorité des salariés des couches populaires, c’est aussi la prise en compte de la mondialisation néo-libérale, de l’impératif écologique, des discriminations, car c’est sur ces question dénaturées par le FN que la Gauche doit gagner la bataille de la République, pas la Ve, mais la VIe que nous voulons écologique et sociale. Je le rejoins quand il écrit :
« Ne pas abuser de la forme meeting de la société du spectacle qui n’attire que les convaincus, rompre avec les interventions successives et répétitives des partenaires des collectifs qui n’intéressent que les « chefs » des organisations. Voilà le débat que nous proposons pour sortir des apories (contradictions antagoniques dans une même pensée) et des impasses (lorsque les priorités affichées par un projet ne sont pas celles des couches sociales qui sont censées le promouvoir). »
Il convient aussi de ne pas abuser d’une virulence qui place le FDG en dehors de la réalité et n’a donc aucun effet sur le réel. Le bruit et la fureur, s’il satisfait l’égo des convaincus et l’esprit des âmes simples, éloignent les sympathies naissantes et celle des adhésions plus anciennes.
Le 21 août 2013
Allain Graux
[1] Stéphane Alliès - Mediapart.fr – 13/07/2013. « Entre Hollande et Mélenchon, la gauche en dépression » -
[2] En quoi la gauche de la gauche fait-elle fausse route ? Dimanche 18 août 2013 Par Bernard Teper - RESPUBLICA
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