Le paysage politique français : lignes de force et incertitudes — par Roger Martelli
Les sondages d'intentions de vote ont une pertinence toute relative à neuf mois du scrutin présidentiel. Ils donnent juste une photographie. Celui de Cluster 17 est plus intéressant : il mesure les forces et faiblesses des différents candidats selon le système de valeurs des électeurs.
L’institut de sondages Cluster 17 vient de publier une large et dense enquête (5000 individus interrogés) sur les espaces politiques français. Sa méthode est originale : elle consiste à combiner les données sociales et les systèmes de valeurs qui ordonnent les comportements politiques. Ce travail nous éloigne ainsi de la litanie des intentions de vote et incite à aller au plus profond des dynamiques de choix électoraux.
Contrairement aux explications faisant du recul des idéologies une clé majeure de la crise politique, l’enquête nous place devant une contradiction : d’un côté, l’insatisfaction est profonde et partagée à l’égard de l’offre politique existante ; de l’autre côté, tout aussi large est le refus de considérer que cela vaut pour toutes les forces sans exception. L’insatisfaction n’implique pas un éloignement automatique vis-à-vis des structures anciennes de politisation.
On peut ne pas se reconnaître dans le clivage de la droite et de la gauche, on peut douter de la qualité des champs partisans, mais sur les grandes questions jugées déterminantes (sécurité, immigration, changement climatique), les clivages continuent d’opposer, comme hier, l’univers de la droite et celui de la gauche. Le champ politique est fractionné, mais ce n’est pourtant pas le chaos.
Si elle ne détruit pas radicalement les repères anciens, la crise politique nourrit toutefois l’incertitude, l’abstention envisagée et les déplacements internes au sein de chaque camp. Le sondeur a donc complété sa grille initiale, qui comprend 16 systèmes de valeurs (les « clusters ») par 22 « segments » représentatifs des opinions politiques du moment. Ils sont répartis autour de deux axes : celui qui distingue la « radicalité » et la « modération » à droite comme à gauche ; celui qui sépare la forte probabilité du choix et les zones d’incertitude.
Cluster 17 souligne les marges possibles d’évolution, favorables ou défavorables, au sein de chaque famille. Mais les incertitudes ne frappent pas de façon égale la gauche et la droite.
Si l’on s’en tient à la proximité idéologique affichée par les enquêtés, on pourrait conclure à un relatif équilibre : 17% disent leur proximité avec le RN, 14% avec LFI et 10% avec le PS. La totalisation des indices de proximité pour la gauche est de 32%, de 19% pour le centre et la droite, de 25% pour l’extrême droite, tandis que 24% disent qu’ils ne sont proches d’aucun parti. Jusque-là, les jeux sont relativement ouverts.
Mais si l’on passe de la proximité avec les idées à la possibilité du vote, la situation n’est plus la même : la propension à déclarer un vote possible est plus forte et plus étendue du côté du RN que de celui de LFI. Et l’écart est encore plus grand si l’on prend en considération le phénomène de répulsion : 46% répondent qu’ils ne voteraient en aucun cas pour LFI contre 34% dans le cas du RN. Le refus du vote LFI est supérieur à 80% dans 5 segments sur 22 et dans aucun à l’égard du RN. À ce jour, la mobilisation est forte des deux côtés extrêmes de l’arc politique, mais la diabolisation a changé de camp…
Le mode de scrutin présidentiel pousse à la simplification binaire, privilégiant la capacité de mobilisation au premier tour et l’effet de répulsion au second. Cluster 17 insiste : le phénomène n’agit pas partout à l’identique. Si la gauche politique n’est pas hors course, sa parcellisation la pénalise parce qu’elle reste globalement minoritaire. Elle pénalise beaucoup moins la partie droite, parce qu’elle est globalement majoritaire et parce que son pôle le plus dynamique est numériquement solide et en état d’absorber une part croissante de ses voisins de la droite classique.
Dans une précédente publication, nous disions que la perspective la plus sûre pour la gauche était donc de combiner quatre traits : être combative, bien à gauche, rassemblée et fermée à tout esprit d’exclusion. L’étude de Cluster 17 n’invalide pas cette affirmation.
Roger Martelli
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