Texte lu au dernier rassemblement dijonnais pour la Palestine
Il y a cinquante ans, le 30 mars 1976, Israël réprimait dans le sang une manifestation de Palestiniens qui protestaient contre le vol de leurs terres en Galilée, dans le nord d’Israël. L’armée tira sur la foule et 6 Palestiniens furent assassinés. Depuis, chaque 30 mars, la Journée de la terre est une journée de manifestation pour les Palestiniens en Israël, dans les TPO, dans les camps de réfugiés et partout dans le monde pour refuser la colonisation, refuser le processus de dépossession qui ne s’est jamais arrêté depuis 47-48 (la Nakba) et pour refuser l’apartheid israélien. Le rassemblement régional d’aujourd’hui à Dijon et ceux dans 16 autres régions en France autour de 90 associations, sont placés sous les auspices de cette lutte. A cette occasion, nous réitérons notre exigence d’un réel cessez le feu complet à Gaza, d’un vrai et large accès à l’aide humanitaire et nous exprimons notre soutien à la défense des droits du peuple palestinien. Ces droits portent la marque de la résistance du PP pour son existence même, plus que menacée depuis octobre 2023. A Gaza, génocide, torture (le dernier rapport de F. Albanese), écocide et futuricide. En Cisjordanie, nettoyage ethnique, violences des colons sous forme de pogroms (de l’aveu même de militaires israéliens), massacres avérés, annexion territoriale, transfert forcé. A Jerusalem Est, destruction d’habitations et dislocation sociale. Cette « guerre de 100 ans contre la Palestine » (titre ouvrage de Rashid Khalidi) ne peut plus être dissimulée ou atténuée car ce colonialisme de remplacement cherche à éradiquer un peuple, à l’expulser, le terroriser, le contraindre de telle manière qu’il ne soit plus en capacité de s’opposer, de résister. Pour le PP, exister c’est résister. Il est toutefois impossible aujourd’hui de passer sous silence la guerre déclenchée par Israël (« Super Sparte » avec la guerre comme raison d’être) et les USA contre l’Iran. Si le régime iranien fait de coercition et de violence n’inspire aucune sympathie, il ne peut en aucun cas justifier le piétinement du DI par une guerre illégale, immorale et dangereuse qui touche aussi le Liban (Israël a dit clairement vouloir annexer le Sud Liban), la Syrie (idem) mais aussi tous les autres Etats de la région. Cette guerre ne peut se comprendre sans la relier au génocide à Gaza et au nettoyage ethnique en Cisj. Ce sont les deux faces d’un même impérialisme guerrier et technologique assumés, les deux espaces servant de laboratoires aux technologies meurtrières de l’IA soutenues par l’UE qui fournit du matériel et un soutien financier ( voir le rapport publié le 16 mars). Cet impérialisme bafoue l’ordre international fondé en 1945, avec (et c’est nouveau) l’assentiment des autres Etats occidentaux dont l’UE (hormis Espagne Norvège) et des Etats Arabes, qui consentent à cet effondrement moral, à accepter l’inconcevable, au risque de laisser un avenir de désolation et de drames pour cette région et peut-être pour le monde entier. (le silence tue et rend complice). C’est dans ce lourd contexte que nous nous situons : nous ne pouvons pas laisser les Palestiniens seuls (ni d’autres peuples ailleurs -je pense à Cuba et au Sahara Occidental) face aux bellicistes assoiffés de pétrole et de gaz. Car il faut être lucide : derrière cette guerre multiforme désastreuse (dont le coût économique est exorbitant et d’une indécence sans nom au regard des besoins sociaux immenses partout - et la France n’est pas en reste-), derrière le mensonge éhonté d’importation de la démocratie ou de risque nucléaire, ce sont les ressources naturelles qui sont visées, (et en arrière-plan, la Chine). Les populations comme les structures sociales sont perçues comme autant d’obstacles à éliminer, réduire, contraindre ou fragmenter ; la reconstruction envisagée de Gaza, par exemple, est pensée en termes de profits faramineux, par ceux-là mêmes qui ont tout détruit ou aidé à tout détruire. Honte à eux. Nous sommes des milliers à penser (et à agir) en dehors de cette dépendance politique et intellectuelle élaborée et imposée par les USA et Israël, en dehors de ce cadre mental largement entretenu par les médias dominants et bien d’autres zélateurs, nous sommes des milliers à penser que l’avenir peut être construit sur d’autres fondements que ceux du capitalisme mortifère, prédateur et belligène dont Israël et les USA (et d’autres) sont les promoteurs. Nos quatre mots d’ordre aujourd’hui (ceux du collectif national de 90 asso), scandés depuis des semaines et des mois (plus de 900 jours), disent précisément que nous refusons ce narratif unique du présent immédiat (et c’est sans doute ce qui pose pb à nos dirigeants -les sanctions contre Olivia Zemour sont proprement scandaleuses) : tout n’a pas commencé en octobre 2023 et nous ne nous tairons pas.– Tout d’abord, le cessez-le-feu définitif et la fin du génocide : ce sont les conditions minimales pour que le PP (et les autres peuples de la région) puisse enfin respirer, vivre et non plus survivre. Stopper le génocide en cours n’est ni une simple option militaire, ni ne se résume en un plan Trump, déconnecté des réalités d’autant qu’il est violé quotidiennement par I en toute impunité. C’est une question de morale humaniste dont l’avenir du MO dépend. Un génocide ça ne se regarde pas, un génocide ça se combat. Ce génocide expose au vu et au su du monde entier la nature profonde de l’ordre colonial israélien depuis la Nakba et ses diverses formes prises, appuyé sur un ordre impérialiste plus large. Stopper le génocide par un vrai cessez le feu, c’est la première étape. Mais pour une paix JDPI, un second mot d’ordre.– La fin de l’occupation, de la colonisation et de l’apartheid, c’est le résumé de la longue histoire d’injustices et d’invisibilisation du PP, qui a prospéré depuis longtemps, faute d’un mouvement d’ampleur pour lutter contre l’impunité d’Israël car nos dirigeants et nombre d’associations frileuses ont laissé faire. L’avis de la CIJ de juillet 2024 indique sans ambiguïté que l’occupation, la colonisation et l’apartheid sont illicites. Indirectement, c’est la nature profonde de la politique israélienne depuis 1948 qui est illicite. Et indirectement aussi, c’est l’idéologie frelatée et mortifère sur laquelle cette politique repose (le sionisme) qui doit être combattue. Ne rien faire depuis si longtemps, ou faire si peu, a conduit à la situation actuelle.– Aussi en l’absence d’actions politiques conséquentes, c’est le 3e mot d’ordre : sanctions contre Israël. Il ne suffit pas de dire « application du droit International », « suspension accord UE-Israël de 2002 », « solution politique » ou « reconnaissance de l’Etat de P », il faut agir en sorte que les pressions, toujours minimisées ou invisibilisées par les médias, soient encore plus nombreuses et diversifiés pour instaurer un rapport de force afin de faire appliquer le droit : depuis toujours une résistance politique, culturelle, une résistance nonviolente ou armée, mais aussi une solidarité internationale : des marches, des interventions civiles de paix, des pétitions, les flotilles de la Liberté, la semaine contre l’Apartheid, SAI, des actions de qq Etats contre la livraison d’armes (même la Suisse), des actions en justice contre les génocidaires et leurs complices, d’autres actions en justice pour dénoncer les liens entre Israël et 8 universités françaises et bien sûr, BDS. C’est l’outil élaboré par les P eux-mêmes, c’est un outil puissant à la disposition de chacun-e. Il doit être soutenu et amplifié, car il est bien plus qu’un acte de solidarité, il est un acte de justice et d’humanité qui vise à en finir avec l’impunité d’Israël, seul moyen non violent pour que le Droit International soit appliqué. Et il faut le redire, BDS n’est plus criminalisé en France depuis 2020 et peut s’élargir en touchant au plus sensible, l’impunité d’Israël qui interdit toute réflexion sur l’avenir du PP.– D’où, le 4e mot d’ordre, nous manifestons pour l’auto-détermination du peuple palestinien qui doit être l’acteur de son propre destin, incluant le droit au retour des réfugiés palestiniens, trop souvent oublié ou passé sous silence. Ces droits ne sont pas séparables, ils forment un tout. Autodétermination et droit au retour sont aux fondements historiques de la cause palestinienne qui ne peut être réduite, minorée ou pire, présentée comme une simple question humanitaire. Une telle inversion des réalités, un tel détournement de vocabulaire est une constante pour invisibiliser le PP, pour le réduire au silence (et les voix qui le soutiennent, comme la dangereuse proposition de loi Yadan à AN). La résistance n’est pas du terrorisme, la propagande I n’est pas la vérité unique, le deux poids deux mesures ou l’impunité ne sont pas le droit international, le droit de la force n’est pas la force du droit, la paix n’est pas une domination déguisée, etc… La Palestine n’a pas besoin de compassion à géométrie variable. Elle exige une prise de position radicale cad revenir à la source : le droit international ne s’appliquera que par la volonté affirmée des peuples, des opinions publiques délivrés de la propagande, de l’intimidation et de la peur que font régner des pouvoirs suprémacistes, racistes et violents et leur soutien déguisé en démocrates, pour qui la guerre est la seule politique extérieure valable et la paix, domination des peuples, soumis et obéissants. La paix juste et durable entre P et I, au fondement de notre collectif, est la boussole pour l’avenir des peuples de cette région. La justice pour la Palestine afin que l’histoire serve de socle durable pour l’avenir. Sans justice pour la Palestine, pas de paix durable ni de sécurité pour Israël, sans paix durable, c’est l’institutionnalisation de l’injustice. Il nous appartient ici et ailleurs de porter cette exigence pour l’honneur des peuples en résistance, pour ceux qui luttent y compris en Israël (Standing Together, It’s time) ou ailleurs, pour l’honneur de notre humanité partagée.
Raphaël Porteilla
Professeur en sciences politiques
CREDESPO, Université de Dijon
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