Je ne résiste pas à vous faire partager ce remarquable entretien de Christiane Taubira, qui sonne tellement juste.
Allain
L’ancienne garde des Sceaux sous la présidence de François Hollande, régulièrement confrontée aux injures racistes, se penche sur les symptômes d’une époque rongée par la haine. Elle appelle la gauche à la mobilisation pour éviter « l’hypothèse catastrophique » d’un pouvoir d’extrême droite.
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« Il faut combattre les racistes sans répit », martèle l’ancienne garde des Sceaux.
© Come SITTLER/REA
Les temps sont aux vents mauvais. Partout, d’antennes en plateaux, sur les réseaux sociaux, la parole raciste se déchaîne, déferle, touche toutes les personnes issues de l’immigration que ciblent l’extrême droite et ses relais médiatiques. Ancienne garde des Sceaux à la parole rare, Christiane Taubira s’exprime dans les colonnes de l’Humanité pour juger l’époque, ses dérives, ses concepts. Elle propose un chemin, non sans bousculer la gauche. « Rien ne changera tant que la gauche ne redeviendra pas plurielle et solidaire », estime-t-elle.
Comment avez-vous vécu la vague de racisme qui s’est abattue sur des maires, noirs ou d’origine maghrébine, comme celui de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qui a été comparé à un « grand singe » ?
En l’occurrence, je fais d’abord une analyse politique. Des maires inattendus. En face : des commentateurs effarés et désemparés. Tout ça est hors schéma. Oblige à sortir de la routine. Ils n’ont pas vu venir ! Une élite des banlieues, française, qui vit là depuis longtemps, a fait des études brillantes et est souvent sous-employée ; ou a connu des parcours atypiques de réussite… Voilà que cette élite monte à l’assaut du pouvoir. Et y parvient. Non du fait du prince, mais par la volonté populaire. Par le processus démocratique, imparable. C’est d’une beauté vertigineuse pour la France.
Malgré, malgré, malgré – les embûches au quotidien, les inégalités flagrantes, les exclusions systémiques, les préjugés ambiants, le manque de modèles (et pour cause !) –, malgré un environnement fréquemment agressif et dissuasif, il est donc possible, en France, d’être élu maire, cette fonction élective généralement reconnue comme la plus belle au service des citoyens et citoyennes. Et tout cela dans la joie. À Saint-Denis, dans cette ville vivante et vibrante, tous ces gens se mêlent et s’emmêlent à la fête. Comble de l’élégance, ce peuple électeur est de toutes les couleurs. C’est d’une beauté éblouissante.
Quant à l’obsession du singe, du zoo, il serait aisé de démontrer que les racistes, depuis des générations, n’ont aucune imagination. Pas étonnant : ils restent bloqués sur un vieux fantasme pluriséculaire, cette supercherie criminelle et meurtrière de hiérarchie des « races ». Mais Frantz Fanon est allé plus loin, en explicitant la fonction de ce « langage zoologique » que le colon utilise pour se préserver, lui, et conserver sa domination et ses privilèges, dont il voit de plus en plus clairement combien, à titre de mérite individuel, ils sont injustifiés.
Ce vocabulaire démontre surtout une profonde insécurité psychoaffective chez ceux qui se sont installés derrière le rempart de leur couleur de peau comme source de leur valeur personnelle. Cela vaut pour ceux qui pépient et vocifèrent dans l’espace public et médiatique, autant que pour les défouleurs anonymes sur les réseaux sociaux. Ce sont les mêmes faiblesses dans différents registres.
Lorsque vous étiez ministre, vous avez eu vous-même à subir un racisme constant. Pourquoi n’a-t-on pas progressé depuis ?
Je n’ai pas subi : j’ai été confrontée à. Il faut qu’il soit bien clair que notre premier mouvement, notre premier rempart, consiste à ne pas donner prise, émotionnellement, aux insultes, injures ou menaces racistes. Et que celles-ci doivent immédiatement relever de ce qu’elles appellent : un traitement judiciaire. Dans mon cas, j’avais des choses plus importantes et plus urgentes à faire que de courir judiciairement après ces crétins, cravatés ou pas. Cependant, des associations, notamment, SOS Racisme, ont fait le job de saisir la justice. Avec succès, au moins une ou deux fois.
J’étais exposée dans l’espace public, ce qui, inévitablement aiguillonne, attise les tentations. J’étais à la tête d’un ministère régalien, haut placée dans la hiérarchie gouvernementale, ferme et offensive sur mes convictions, cela faisait beaucoup pour les racistes compulsifs, comme cette élue locale dont je me souviens très vaguement, ou d’autres racistes à col amidonné, tel le patron de ce journal torchon que la justice a condamné.
De nombreuses personnes sont confrontées au quotidien au racisme à bas bruit. Il importe de rappeler qu’il existe une procédure d’action de groupe. Elle n’est pas très simple ni très fluide, mais je pense que, si elle est mobilisée, grâce à des plaignants et des cabinets d’avocats, elle évoluera en souplesse et performance. Car il faut bien se rendre compte que l’une des conséquences, intentionnelle ou non, des agressions racistes consiste à démoraliser et paralyser. Et même sans cette procédure collective, il est possible, et souhaitable, de saisir la justice.
Les personnes exposées à ces agressions racistes devraient être soutenues et protégées par les institutions. Or, ces institutions semblent, en l’occurrence, soit hébétées, soit inégalement volontaristes. Et ce n’est pas faute de savoir car les rapports de la Défenseure des droits établissent avec une grande rigueur, et un grand courage dans l’ambiance actuelle, les situations structurelles de comportements racistes. La constance et la réactivité institutionnelles, si elles avaient lieu, contribueraient sérieusement à changer l’ambiance.
Quant à savoir pourquoi « on » n’aurait pas progressé… D’abord, il ne faut pas inclure dans ce « on » qui que ce soit d’autre que les racistes eux-mêmes. Chaque raciste est responsable et comptable de ses propos et de ses actes. Et doit en répondre. Je ne crois pas qu’il faille envisager un « progrès ». Ce n’est pas un champ pour le darwinisme. Les racistes ne sont pas une espèce. Il s’agit de citoyens qui se situent au-dessus d’autres et qui enfreignent ouvertement la loi. Il faut les combattre sans répit.
La France est-elle un pays raciste ?
Si la France se proclamait officiellement et constitutionnellement « pays des Gaulois » ou « puissance caucasienne » ou « nation judéo-chrétienne » ou que sais-je d’aussi absurde, elle serait à coup sûr un pays raciste. Et ses lois organiseraient la différenciation des droits et libertés. Ce n’est pas le cas. La Révolution française a proclamé la nation civique – pas ethnique – et, lors de toutes les guerres, l’armée ou la Résistance ont enrôlé et bénéficié de l’engagement, du support et des sacrifices de personnes de toutes apparences et appartenances. En les reconnaissant et les honorant parfois.
La France est une République séculière, qui se proclame indivisible, laïque, démocratique et sociale, dont la Constitution ajoute qu’elle assure « l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion ».
Il demeure que la France est une ancienne puissance coloniale, impériale et impérialiste, qu’elle a participé à la traite et à l’esclavage, et que, parmi ses élites d’alors, d’éminents esprits ont contribué à l’énoncé de cette immense fumisterie de doctrines racialistes et racistes. Ce que nous entendons encore, dans les injures et commentaires infâmes et immondes qui prospèrent sur certains médias, c’est davantage que les traces de cette époque.
Ce sont les pets d’une idéologie vile et avilissante, turpide, structurée d’ailleurs par le fascisme, et dont les propagateurs, peureux et nostalgiques, sont obsédés par les différences et les apparences, obnubilés par l’exclusion, tenaillés par la peur d’un monde qui leur ressemble de moins en moins. Ils sont déjà vaincus, et le pressentent.
Nous avons pu observer le rôle des médias, particulièrement ceux du groupe Bolloré, dans la propagation du racisme. Faut-il fermer CNews ?
Mes élans ne sont pas portés sur l’interdit, plutôt sur l’impérieuse urgence de la bataille idéologique, politique et culturelle et sur la nécessaire confrontation. Pour l’instant, elles n’ont pas lieu à bonne hauteur. Ceci dit, il convient de caractériser ce qui advient de façon flagrante, sans retenue, sans pudeur, et sans réel contredit sur ce média. Dans une démocratie et un État de droit, puisque la France prétend encore l’être (plus ou moins chaotiquement), je ne sais sur quel principe peuvent reposer une telle permissivité et une telle impunité. L’État ne fait rien pour neutraliser ces ennemis de la démocratie et de la République.
Au contraire, les aides publiques (nos impôts !) accordées à cette presse se poursuivent, de même que les exonérations fiscales. Au-delà de ce racisme sans bride, nous pouvons nous interroger sur la pusillanimité et l’irrésolution qui caractérisent les décisions ou non-décisions de l’Arcom. Ce qui, d’ailleurs, ne la préserve de rien, comme en attestent les élucubrations et divagations du rapporteur de la commission parlementaire. Pourtant, nous disposons des instruments intellectuels pour comprendre ce qui se passe et quels en sont les enjeux. Qu’il s’agisse des travaux fort sérieux de Julia Cagé sur la concentration médiatique et l’information comme bien public. Ou des recherches très documentées et des analyses très argumentées de l’historien Johann Chapoutot.
Comment l’Arcom est devenue incapable de réagir au racisme, aux fake news et tout autre dérapage
Je n’aurais vraiment aucun état d’âme si j’apprenais la fermeture de CNews. Sauf que ce serait si peu de chose. Car c’est un empire tentaculaire (et totalitaire) que bâtissent les propriétaires de ces lieux. Ils ne sont pas au service de l’extrême droite. Ils sont au leadership de l’extrême droite. À les regarder manœuvrer, nous percevons bien les stratégies par lesquelles ils échafaudent, maçonnent, édifient une citadelle sémantique pour charpenter un raisonnement sommaire. Et composer un évangile. Pas seulement sur CNews. Dans d’autres médias, dans l’édition, la formation. Ils servent l’émergence d’un fascisme offensif sur les hardes d’une démocratie qui ne se défend plus.
Fermer CNews ne les fera pas taire. Aller débattre sur leur terrain et de leurs sujets me paraît ne pas suffire. Il faut une contre-offensive idéologique et politique. Sans manquer d’interroger l’inaction de nos gouvernants, si accommodants, inactifs face aux scandaleuses concentrations économiques et financières, alors qu’ils sont sans pitié contre les pauvres et les chômeurs. Par une gouvernance antisociale indécente. Nous savons à quoi aboutissent ces processus et complaisances. Relisons l’Ordre du jour, d’Éric Vuillard. D’autant que nous avons sous les yeux, dans le monde, l’exemple de ces gouvernements autoritaires déjà advenus, qui manipulent leur peuple tout en l’écrasant par des politiques ultralibérales.
Dans le débat public, nous assistons à une inversion complète des valeurs : la gauche serait raciste quand droite et extrême droite seraient les nouveaux antiracistes. Que s’est-il passé pour en arriver là ?
Entourloupe ! Ce n’est pas l’absurde de Camus, c’est la folie de Caligula. L’urgence : comment en sortir ? Que la gauche revienne enfin de ses vacances ! Ça fait plus de vingt ans de renoncement, mêlé de désarroi… Rien ne changera substantiellement tant que la gauche ne redeviendra pas plurielle et solidaire, offensive, fidèle à son histoire, inventive sur l’avenir.
« Le racisme policé des « gens instruits » est plus cynique. »
À l’heure d’une recrudescence des discours identitaires et racistes, quels sont les leviers pour prolonger l’esprit de la loi Taubira, dont nous célébrerons, en mai, les 25 ans, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité ?
Sur cette thématique – et votre question suggère, à bon droit, le lien matriciel entre cette période historique et les multiples expressions du racisme –, nous avons assisté récemment au vote d’abstention de la France à l’ONU. Une position misérable. Qui affaiblit la crédibilité et l’autorité de cette nation encore prestigieuse (malgré les manquements de ses gouvernants). Nous aurions tort de croire que le sujet était consensuel en 2001 (en dépit des votes à l’unanimité dans les deux Chambres du Parlement).
La contre-offensive réactionnaire s’était manifestée lourdement par cet article 4 de la loi de 2005, qui prescrivait l’enseignement du « rôle positif » de la colonisation. Le racisme et les préjugés travaillent la société française en profondeur. Il reste des miasmes des zoos humains, de ces dépouilles humaines qu’il semble si difficile aujourd’hui encore de restituer à leurs terres d’origine, de « Y’a bon Banania », de Bamboula, des fables sur le cannibalisme, etc. Le déclassement social et individuel nourrit la rancœur. Le racisme policé des « gens instruits » est plus cynique. En contre-offensive, il faudrait mobiliser l’éducation, la culture, les arts, les sciences. Et réenchanter politiquement le destin commun
Dans Paroles de liberté, en 2014, vous vous demandiez : « Pourquoi est-il devenu si facile de moquer et de haïr ? » Avez-vous trouvé la réponse ?
Il serait possible d’énoncer une palette de réponses. L’heure est désormais à la vigueur des ripostes, à la combativité sans concession. Les dégâts sont trop importants. Et, surtout, il n’est pas acceptable que des enfants et des adolescents continuent de faire les mêmes expériences que leurs arrière-grands-parents.
« Le concept de « racisés » détient une désastreuse pertinence. »
Que pensez-vous du concept de « racisé » ?
Philosophiquement, le concept est problématique. Comme, d’ailleurs toute épithète qui se réfère à la « race ». La race n’existe pas biologiquement, mais elle est socialement opératoire. Ainsi, sociologiquement, ce concept détient une désastreuse pertinence : des citoyens et citoyennes sont ouvertement ou sournoisement assignés à leur apparence physique qui devient la seule référence quant à leurs compétences déniées (aptitudes, qualifications…) ou supposées (sport, cuisine, performances sexuelles…), à leur légitimité dans des lieux et responsabilités, leur loyauté vis-à-vis de la nation, leur civilité institutionnelle, etc. Et nous le voyons encore, y compris leur appartenance même à l’espèce humaine.
D’ici à un an, l’extrême droite pourrait arriver à l’Élysée, d’où elle pourrait mettre à bas les contre-pouvoirs et développer une politique raciste et xénophobe. Face à ce péril, comment jugez-vous l’attitude des forces de gauche ?
Je ne me résous pas à la fatalité de cette hypothèse catastrophique. Posons que les contre-pouvoirs sont déjà bien fragilisés. Nous ne sommes pas encore perdus, mais pas tirés d’affaire non plus. Alors, la gauche… Déjà, qu’elle retrouve son idéal et son propre discours, qui ne sont manifestement plus arrimés à son expérience de luttes pour la justice sociale ; à sa pratique du pouvoir pour l’intérêt général et l’émancipation individuelle ; ses politiques publiques d’égalité, de solidarité, de cohésion ; sa consolidation des services publics, etc. Ce lien n’était pas encore rompu sous les années Jospin.
Depuis, la gauche a largement renoncé à elle-même. Ayant mal anticipé les bouleversements de la société postindustrielle, elle n’a pas vu venir la dispersion et le rétrécissement de sa base sociale. Elle n’a su ni prévoir ni contrecarrer la financiarisation de pans entiers de cette économie mondialisée, habile à échapper au cadre national et aux règles de justice sociale et fiscale ; prompte aussi à exiger des solidarités financières nationales sous chantage d’emplois. Sursaut de lucidité : la gauche a déclaré que la finance était l’ennemi.
Peu de temps après, sous prétexte de politique de l’offre, elle a soumis une part importante de l’appareil d’État aux choix discrétionnaires du monde économique ; de même qu’elle a transféré des budgets de recherche-développement à l’arbitraire de décisions entrepreneuriales. Il lui faudrait renouer avec son identité politique et sa base sociale.
Source : l’HUMANITE – 21.04.26 - Entretien menée par Emilio Meslet le 20.04.2026
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