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 Celles et ceux qui l’ont connu l'ont déjà dit ou écrit : elle était bien plus qu’une simple ambassadrice ou représentante de la Palestine ; elle incarnait la Palestine. Quand elle se disait « détruite, vidée, dévastée », Leila Shahid parlait autant d’elle que de Gaza, de la Cisjordanie et du pays qu’elle portait dans sa biographie et dans ses combats.

Vincent Lemire

Professeur d’histoire à l’Universite Gustave Eiffel, directeur du projet www.openjerusalem.org

 

Leila Shahid est morte de chagrin. De chagrin, de colère et d’impuissance. Dans un de ses derniers messages vocaux, elle me disait : « Vincent mon chéri, tu n’imagines pas dans quel état je suis. Je suis détruite, vidée, dévastée, et je pleure à chaque émotion, même en écoutant de la musique ».

 

Toutes celles et ceux qui l’ont connu ont déjà dit ou écrit combien elle savait nouer avec chacune et chacun des liens d’amitié et d’intimité incomparables. Ils ont dit aussi qu’elle était bien plus qu’une simple ambassadrice ou représentante de la Palestine ; elle incarnait la Palestine. Aux yeux du grand public, par sa voix, son visage et son phrasé, elle était la Palestine. Ce n’était pas qu’une formule : en se disant « détruite, vidée et dévastée », Leila Shahid parlait autant d’elle que de Gaza, de la Cisjordanie et du pays qu’elle portait dans sa biographie et dans ses combats. Elle parlait autant de ses propres souffrances que des plus de 1000 morts palestiniens en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023, soit presqu’autant de morts que pendant les cinq ans de la première intifada, entre 1987 et 1992. En mettant fin à ses jours, de façon choisi et préméditée, elle n’a pas abdiqué. Elle a exprimé l’actuel désespoir de la Palestine ; elle a tenté de transmettre un fragile flambeau aux plus jeunes générations.

La transmission intergénérationnelle était chez elle une obsession, car elle avait compris combien c’était un enjeu existentiel pour la Palestine, comme cela l’avait été pour les diasporas juives d’avant 1948. Sa dernière grande fierté fut la publication des mémoires de sa mère, Sirine Husseini Shahid, née à Jérusalem en 1920. Edward Said en avait rédigé la préface, dans laquelle il soulignait la soif d’éducation et de diplômes des jeunes réfugiées palestiniennes, gage d’une « autonomie » et d’une « permanence » qui leur avait été « refusée par la géographie et la géopolitique ». En février 2023, empêchée d’intervenir lors d’un colloque à cause d’une méchante entorse, Leila m’avait demandé de lire en public quelques pages des mémoires de sa mère. J’en reprends ici la lecture.

Dans ses mémoires, Sirine raconte un combat d’émancipation transmis de mères en filles, un combat national mais aussi personnel et éducatif. Sa propre mère, Nimati al-Alami – la grand-mère de Leila – « parlait couramment l’italien, l’anglais, le français et, bien sûr, l’arabe ». Née en 1895, elle était la fille de Faidi al-Alami, maire puis député de Jérusalem entre 1906 et 1918, représentatif de ces élites palestiniennes polyglottes, parfaitement connectées aux réseaux intellectuels et politiques de la région. Membre fondatrice du mouvement féministe nationaliste palestinien au début des années 1930, la grand-mère de Leila « participa aux nombreuses manifestations de femmes qui défilaient dans les rues de Jérusalem vers la résidence du haut-commissaire britannique pour protester contre l’immigration juive », rapporte Sirine dans ses mémoires, qui ont inspiré une scène du film Palestine 36, de la réalisatrice palestinienne Anne-Marie Jacir. La disparition de Leila Shahid nous rappelle cette histoire de la Palestine au féminin.

Leila avait reçu en héritage cette intime conviction, qui rejoint ici un constat historique incontestable : les femmes palestiniennes sont depuis plus d’un siècle aux avant-postes du combat pour l’émancipation. Les mères de famille de Jérusalem-est, qui élèvent leurs enfants dans des logements de plus en plus exigus ; les enseignantes de l’UNRWA, des écoles chrétiennes et des universités, qui permettent à la société palestinienne d’être la mieux éduquée et la plus diplômée du monde arabe ; les veuves et les mères endeuillées de Gaza ; les femmes et les enfants de Gaza, qui représentent plus de la moitié des morts constatés depuis le 7 octobre 2023 ; les femmes et les sœurs des prisonniers détenus souvent sans jugement dans les prisons israéliennes ; les «bonnes sœurs » qui portent si bien leur nom et qui soignent, qui accueillent et qui protègent, dans les couvents et les églises de Palestine ; les femmes qui ont fait le choix de combattre les armes à la main, comme Leila Khaled et d’autres ; celles qui combattent pour faire taire les armes en portant « l’appel des mères », co-signé en 2022 par les femmes palestiniennes de « Women of the Sun » et par les femmes israéliennes de « Women wage Peace » ; les femmes journalistes, comme Shireen Abu Akleh, assassinée d’une balle dans la tête par l’armée israélienne à Jénine, le 11 mai 2022. Toutes ces femmes, porteuses d’une indomptable force de vie, qui partageaient avec Leila Shahid cette vérité toute nue : sans elles, la Palestine aurait déjà sombré depuis bien longtemps.

Le grand-père de Leila, Jamal al-Husseini, fut un des leaders de la grande révolte palestinienne de 1936. À l’automne de cette année, après avoir échappé de justesse à une tentative d’arrestation par les Britanniques, sa famille dut fuir à Beyrouth, qui sera le lieu de naissance de Leila, en 1949. C’est en effet à Beyrouth que Sirine a rencontré son futur mari, Munib al-Shahid, qu’elle épouse en 1944. Médecin hospitalier, hématologue, originaire de Saint Jean d’Acre en Palestine, le père de Leila est l’arrière-petit-fils de Bahaï-U’llah, fondateur de la religion Bahaï, confession monothéiste d’origine persane longtemps persécutée par les mollahs chiites. C’est bien cette singulière ascendance qui a forgé le patronyme de Leila (« shahid » = « martyr » en arabe) et qui lui a transmis cette attention particulière envers les minorités opprimées. Après m’avoir entendu évoquer à la radio la commémoration du 7 octobre, elle m’avait écrit : « Tu as raison, et je n’y avais jamais pensé : “commémorer” c’est se souvenir ensemble, mettre nos souffrances en commun. Tout ce que nous sommes est en commun, c’est pourquoi le combat pour la Palestine est un combat pour l’humanité ». Le combat pour une culture partagée était un autre héritage reçu de ses ancêtre Bahaï. Lors de sa dernière émission télévisée, sur Mediapart en septembre dernier, alors que nous échangions avec le réalisateur israélien Nadav Lapid, elle lui avait dit être « complètement contre cette stupidité de boycotter votre film », car « boycotter tout le monde parce qu’il est israélien, c’est une forme de préjugé raciste ».

À mesure que le grand âge approchait et que ses forces l’abandonnaient, Leila Shahid s’interrogeait de plus en plus sur les lieux de son exil, une question qui se posent à tous les exilés, et qui s’intensifie avec l’âge. Où se poser, où se reposer, où reposer ? À Beyrouth où elle avait grandi ? Au Maroc, où elle avait vécu d’heureuses années avec son mari l’écrivain marocain Mohamed Berrada ? Dans sa maison du Gard, qu’elle m’avait décrite un jour comme sa « petite Palestine, avec ses oliviers centenaires » ? Dans ses mémoires, sa mère Sirine constatait que ses souvenirs les plus précieux n'étaient pas des visages, car « après tout, les gens meurent, emportant avec eux une partie de nous-même », mais plutôt des « lieux qui, eux, vivent à jamais ». Plusieurs fois Leila m’a décrit le grand chêne millénaire de la maison de son grand-père, dans le village de Beit Safafa au sud de Jérusalem : « Mon arrière-grand-père avait acheté le chêne, mais aussi l’ombre du chêne », disait-elle. Leila Shahid a choisi de reposer dans le Gard, « sa petite Palestine ». Puisse son ombre rafraichissante et consolante nous protéger longtemps, pour continuer d'espérer.

 

 

Tag(s) : #PALESTINE
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