Depuis la mort de Quentin Deranque, l’antifascisme est pointé du doigt, certains le dépeignant même en « nouveau fascisme ». Polarisation politique, institutionnalisation de l’extrême droite et affaiblissement d’un antifascisme de masse mettent toute une tradition dos au mur.
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« Demain les grandes “démocraties” pourraient bien ranger l’antifascisme au magasin des accessoires. D’ores et déjà, ce mot magique, qui a fait se lever les travailleurs contre l’hitlérisme, est considéré par elles comme indésirable dès qu’il sert de ralliement aux adversaires du système capitaliste en soi. » La prophétie du communiste libertaire Daniel Guérin, dans sa préface à Fascisme et grand capital(Gallimard, 1945), serait-elle en train de se réaliser ?
La minute de silence observée cette semaine à l’Assemblée nationale, en hommage à Quentin Deranque, militant néofasciste passé à tabac à Lyon (Rhône) et mort le 12 février, semble l’indiquer. De Marine Le Pen, cheffe de file des député·es Rassemblement national (RN), à Martine Vassal, candidate Les Républicains (LR) à la mairie de Marseille (Bouches-du-Rhône) – qui a récemment repris la devise pétainiste « travail, famille, patrie » –, les demandes de classer officiellement les « antifas » comme des groupes terroristes affluent, sans susciter de réactions.
Le message de la première ministre italienne à propos de Quentin Deranque, attribuant la « haine idéologique » en Europe à « l’extrémisme de gauche », en dit long sur la bascule en cours. Giorgia Meloni était inscrite à ses 15 ans au Front de la jeunesse du Mouvement social italien (MSI), parti héritier du fascisme.
Le décès de Quentin Deranque, dans un bastion historique de l’extrême droite, sert de catalyseur à une offensive idéologique qui a commencé il y a une dizaine d’années en France, visant à réduire l’antifascisme à néant – et par ricochet toute opposition de gauche. Elle prend désormais appui sur la mise en examen du collaborateur du député La France insoumise (LFI) Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde, groupe antifasciste dissout en juin 2025, dans l’enquête ouverte pour homicide volontaire.
Auparavant cantonnée à des organes d’extrême droite et à leurs philosophes organiques comme Pierre-André Taguieff, ce renversement sémantique s’est aujourd’hui répandu jusqu’aux médias généralistes. Un « climat orwélien » qui invite tout le camp progressiste à « faire bloc », selon Olivier Besancenot, militant au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) : « Marx parlait du rôle des “événements de banquets” dans le déclenchement des révolutions, mais c’est aussi vrai pour les contre-révolutions, dit-il. On est en train de vivre un point de bascule. »
Dans le champ politique, une partie de la gauche est désormais elle aussi poreuse à cette mise dos à dos. « Aucun parti ne peut accepter le compagnonnage, même lointain, de ce type d’organisation, qu’elle s’appelle la Jeune Garde, Génération identitaire ou l’Action française », a écrit sur son blog le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, avant de corriger son texte.
Une contrainte à la violence
« Quels que soient les contextes, dans la diabolisation de l’antifascisme, il y a toujours une première phase de symétrisation des “extrêmes” au nom du refus de la violence. Puis, dans une seconde phase, quand l’idée s’impose chez les dominants d’une nécessaire coalition des droites incluant les fascistes, leur discours tend à faire de la gauche le seul mouvement violent : le communisme dans l’Allemagne des années 1930, et la gauche radicale, le wokisme ou l’antifascisme aujourd’hui. Toujours en passant par-dessus bord la question de l’ampleur de la violence de l’extrême droite ou des violences d’État », analyse le sociologue Ugo Palheta, auteur de Comment le fascisme gagne la France (La Découverte, 2025).
Depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’activistes de droite radicale, selon les données recueillies par Isabelle Sommier, coordinatrice de l’ouvrage Violences politiques en France. De 1986 à nos jours (Presses de Sciences Po, 2021), qui parle de « spécialisation »des droites radicales dans les agressions politiques.
n France, l’antifascisme naît d’une « logique de riposte face à la volonté des Ligues de tenir la rue », indique l’historien Jean Vigreux, auteur de Découvrir le Front populaire (Éditions Sociales, 2026). La manifestation du 12 février 1934, où le Parti communiste français (PCF) et la CGTU avaient rejoint le cortège des « réformistes », accentue le rapprochement des forces de gauche qui débouchera sur le Front populaire.
Des divisions internes existent cependant sur la question de l’autodéfense. Si tous les partis du Front populaire ont leur service d’ordre pour protéger leurs réunions, leurs locaux ou encore leurs vendeurs de journaux, certains leaders plaident, à l’instar de Marceau Pivert, chef de la tendance Gauche révolutionnaire à la SFIO, pour une « autodéfense active ».
Le service d’ordre qu’il dirige dans la fédération de la Seine de la SFIO, les « Toujours prêts pour servir » (TPPS), suit cette ligne qui ne fait pas consensus : « Pas de défensive sans contre-offensive. » Dans Tenir la rue(Libertalia, 2014), Matthias Bouchenot relate que, quand Léon Blum a été violemment agressé par les Camelots du roi le 13 février 1936, les TPPS ont lancé « une réplique sanglante contre une permanence de l’Action française ».
La France se trouve alors dans « un climat de polarisation politique autrement plus violent que celui qu’on connaît aujourd’hui », rappelle l’historien Pierre Salmon, auteur du livre Un antifascisme de combat. Armer l’Espagne révolutionnaire 1936-1939(Éditions du Détour, 2024). En témoigne par exemple le massacre de Clichy, en 1937 – une manifestation du Front populaire contre un rassemblement du Parti social français (ex-Croix-de-Feu) qui a viré à l’émeute, faisant six morts et 300 blessés du côté des manifestant·es.
« Entre méthodes révolutionnaires et méthodes légalistes, l’antifascisme est un mouvement qui s’écrit au pluriel, mais il se retrouve sur son opposition aux formes d’autoritarisme et de violence qui naissent à l’époque », affirme Pierre Salmon. C’est cet héritage, entretenu successivement – et différemment – à partir des années 1960 par les militant·es de la Ligue communiste, de la Section carrément anti-Le Pen (Scalp), de Ras l’Front ou encore plus récemment de l’antifascisme autonome et de la Jeune Garde, fondée en 2018, qui est attaqué aujourd’hui.
Comment renouer avec un antifascisme de masse
En France, si certains constatent une réimprégnation des idées antifascistes depuis dix ans, des interrogations demeurent sur la facilité avec laquelle l’extrême droite impose son cadrage depuis le mort de Quentin Deranque, figeant une interprétation avant même le temps de l’enquête et entraînant dans son sillage la quasi-totalité du champ politique. L’antifascisme a-t-il été injustement laissé aux antifas ? La militance large contre l’extrême droite n’a-t-elle pas manqué à l’appel ? La variété des répertoires d’action de l’antifascisme a-t-elle bien été utilisée ?
« Dans le répertoire stratégique de l’antifascisme, il y a l’autodéfense, notamment sous la forme de services d’ordre qui servent à se protéger, depuis les années 1920, des fascistes et de la police. Mais il n’y a pas que ça, rappelle Ugo Palheta. Il y a aussi par exemple les manifestations de masse à vocation essentiellement non violente, qui visent à marginaliser l’extrême droite, comme à Saint-Brévin. Ce qui se joue ne repose alors pas sur la confrontation physique, mais sur le fait d’être beaucoup plus nombreux et déterminés. »
Relisant le passé récent, Olivier Besancenot déplore que l’antifascisme de masse qu’il percevait à Ras l’Front, où il militait dans les années 1990, se soit quelque peu épuisé. Le collectif était « à la confluence d’un antifascisme d’action, de rue, de collage, de conférence : c’était un cadre unitaire dans lequel différentes obédiences politiques pouvaient se retrouver ».
Dans Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence (Seuil, 2023), Sébastien Bourdon, qui collabore à Mediapart, rappelle que la Jeune Garde entendait « se détacher de la tradition groupusculaire du milieu antifasciste », en militant à visage découvert et en nouant des liens avec les organisations syndicales. Cette stratégie unitaire a en partie réussi, mais aujourd’hui, à avoir voulu jouer sur tous les tableaux – antifascisme de rue et antifascisme institutionnel –, cette situation au cœur de la gauche s’est retournée contre elle.
Pour Olivier Besancenot, l’antifascisme paye cependant plus largement une autre erreur stratégique : « L’erreur de pensée politique de notre part a été d’arrêter de diaboliser le FN-RN, même s’il ne fallait pas faire que ça. À force de ne plus le faire, la gauche a délégué ce terrain d’un antifascisme de masse, à tel point que sous la pression qui s’exerce aujourd’hui, on croirait que ce mot est un scotch agrippé à notre chaussure. C’est pourtant le mot des moments fondateurs et réunificateurs pour le mouvement ouvrier. »
Dans un communiqué publié le 20 février, l’Action antifasciste Paris-Banlieue (AFA-PB), qui est pourtant très critique de la Jeune Garde depuis sa fondation, lui apporte son soutien : « Face à l’accélération sans précédent de la fascisation et à la multiplication des agressions dans le cadre de cette séquence, il est de notre responsabilité de faire front et de continuer à porter et à défendre les valeurs antifascistes. » C’est dire si l’heure est grave.
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