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L’écrasante responsabilité de Macron

https://www.mediapart.fr/journal/france/010724/l-etrange-debacle-des-elites-francaises

En 2017 comme en 2022, Emmanuel Macron a été élu président de la République pour faire barrage à Marine Le Pen. C’est ce qu’il a dit qu’il ferait ; et c’est dans cet espoir, et non pour son programme, qu’il a été porté à l’Élysée. Il a même sollicité les voix de la gauche, sans lesquelles il n’aurait pas été élu. Mais il a sur le champ renié son engagement et, au lieu de faire obstacle aux idées de l’extrême droite, il en est devenu l’un des principaux propagandistes, faisant sien et mettant en pratique une bonne partie de son agenda idéologique.

La suite, chacun la connaît : deux quinquennats catastrophiques rythmés par les idées principales du Rassemblement national (RN), la sécurité et l’immigration notamment, avec à la clef une cascade de dispositions nouvelles : loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme ; loi sur la sécurité globale ; loi immigration (votée avec les voix RN à l’Assemblée) ; renforcement de la législation permettant l’expulsion des étrangers en situation régulière, etc.

S’ajoute une stratégie politique mortifère consistant à faire du RN son principal adversaire. Une stratégie dont le danger a été résumé par Patrick Boucheron dès 2019 dans le Journal du dimanche (avant que ce journal ne soit croqué par Vincent Bolloré) : « Si l’idée est d’organiser l’inéluctabilité d’un face-à-face avec Marine Le Pen en 2022, elle heurte cette loi politique : désigner son adversaire revient à choisir son successeur. Emmanuel Macron fait preuve d’un aveuglement historique et idéologique inquiétant, car il semble ignorer qu’à ce jeu-là on perd toujours. On croit poser une digue alors qu’on lance un pont. »

Cette stratégie mortifère, Emmanuel Macron l’a poursuivie sans cesse, jusqu’aux récentes élections européennes, dans lesquelles il s’est immiscé pour proposer à Marine Le Pen un débat. Et sitôt la dissolution prononcée, il a ciblé ses attaques en priorité contre le Nouveau Front populaire (NFP), comme si c’était contre lui qu’il était urgent de faire barrage.

Il y a aussi la brutalité de la politique sociale conduite par Emmanuel Macron, imposant de force une réforme des retraites que tout le pays rejetait, ou une nouvelle réforme de l’assurance-chômage (suspendue in extremis au soir du premier tour des législatives), qui a donné naissance à des mouvements de colère et même de rage, face à l’entêtement élyséen.

Si l’extrême droite est aux portes du pouvoir, c’est d’abord parce que Macron n’a cessé depuis 2017 de lui faire la courte échelle. La stratégie de communication a prolongé la stratégie politique : Macron et ses partisans n’ont cessé de s’afficher dans les médias Bolloré, de Valeurs actuelles aux émissions de Hanouna, etc

Les reniements de la gauche  ( AG : j'ajoute sociale libérale ...)

Dans un petit opuscule intitulé Où va la France ?, Trotsky détaille les raisons de la montée de l’extrême droite dans le courant des années 1930. Et avance cette explication principale : quand le peuple ne trouve pas de solution dans l’espoir révolutionnaire, il peut être tenté de la chercher dans le désespoir contre-révolutionnaire. En somme, la montée de l’extrême droite trouve toujours sa source principale dans l’incurie ou les trahisons de la gauche.

Si les temps ne sont plus les mêmes, on ne peut s’empêcher de penser que cette incurie a aussi été à notre époque l’un des facteurs majeurs qui ont alimenté progressivement un désespoir de plus en plus fort dans les couches populaires, comme un populisme radical sur lequel l’extrême droite a prospéré.

Alors qu’une catastrophe démocratique majeure se profile, comment ne pas regarder les choses en face ? En se faisant depuis 1982 le relais des politiques néolibérales, en conduisant quand ils étaient au pouvoir des politiques d’austérité et de privatisations, les deux principaux partis de gauche qu’étaient le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste français (PCF) se sont progressivement coupés de leurs électorats populaires. Ils en ont payé le prix fort en étant l’un comme l’autre réduits à des forces politiques groupusculaires, mais ils ont aussi massivement alimenté un vent de colère radicale ou parfois populiste.

Là encore, on ne peut revisiter l’histoire du lent naufrage de la gauche depuis la « parenthèse de la rigueur » (qui ne s’est en réalité jamais refermée) sans penser à Marc Bloch et aux mots qu’il prononce contre le Front populaire : « Une pelletée de terre, pieusement jetée sur leurs tombes : de la part de ceux qui, un moment, purent mettre en eux leur foi. »

La responsabilité de la gauche, ou des gauches, ne porte pas que sur le passé. Elle est aussi engagée actuellement. Car face à la menace de l’extrême droite, l’urgence aurait dû être de faire front commun depuis longtemps. Or, avec l’implosion de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et ses insultes venant de tous bords, c’est un tout autre chemin qui a longtemps été emprunté. Jusqu’à ce que, heureusement, l’électrochoc des européennes et de la dissolution pousse de nouveau à cette union, si profondément souhaitée par les électeurs et électrices de gauche.

Les dérives de la presse et des médias

C’est peu dire que la presse a connu au cours de ces dernières années une dérive spectaculaire qui a grandement contribué à l’ascension de l’extrême droite.

D’abord, il y a eu l’émergence d’un groupe de presse d’extrême droite, créé par le milliardaire Vincent Bolloré, autour de CNews, du Journal du dimanche ou encore d’Europe 1. Cette émergence aurait été impossible si François Hollande puis Emmanuel Macron n’avaient favorisé l’homme d’affaires, comme Mediapart l’a raconté.

Le résultat est spectaculaire : c’est la première fois depuis la prise de contrôle du Figaro par le parfumeur fasciste François Coty (1874-1934), en 1922, qu’un groupe de presse d’extrême droite peut lourdement peser sur le débat public, avec là encore la complicité d’Emmanuel Macron et de beaucoup de ses proches, qui ont multiplié les entretiens dans tous ces médias.

Il y a eu ainsi des phénomènes de porosité : de nombreux médias ont copié les recettes rances de CNews. Ainsi à BFMTV, une liste d’éditorialistes réactionnaires a été envoyée par la direction aux journalistes chargés de sélectionner les invités, comprenant un ancien communicant du RN et plusieurs journalistes de Valeurs actuelles et du JDD, de sorte qu’ils soient invités plus souvent.

C’est France 2, de 2006 à 2011, avec l’émission « On n’est pas couché », qui a servi de tremplin au chroniqueur raciste et xénophobe Éric Zemmour.

De son côté, Le Figaro est depuis longtemps accommodant avec l’extrême droite. Et nul ne sera surpris que son directeur Alexis Brézet ait appelé à voter pour le camp de Jordan Bardella dans son éditorial, au soir du premier tour de ces élections législatives.

L’audiovisuel public a lui-même été contaminé. On ne peut s’empêcher de se souvenir que c’est France 2, de 2006 à 2011, avec l’émission « On n’est pas couché », qui a servi de tremplin au chroniqueur raciste et xénophobe Éric Zemmour.

Plus généralement, ce sont les principes déontologiques et professionnels de presque toute la presse qui ont changé au cours de ces dernières années, face à l’extrême droite. Car, depuis des lustres, comme l’a rappelé récemment le journaliste Sylvain Bourmeau sur le site AOC, la presse indépendante refusait tout échange avec l’extrême droite, comme le faisait dans son registre Jacques Chirac. Elle avait pour principe éditorial que le FN puis le RN étaient des objets d’enquête, pas des objets de débat.

Mais comme tant d’autres, cette digue a progressivement cédé. Et dans une quête effrénée d’audience, de nombreux médias en sont même venus à penser que Marine Le Pen puis Jordan Bardella étaient de « bons clients », puisque leurs propos, aussi glauques soient-ils, faisaient polémique et alimentaient le buzz.

Un formidable rouleau compresseur médiatique au profit de l’extrême droite s’est ainsi mis en place au fil des ans.

La démocratie en balance

Cette longue liste de lâchetés ou de complicités est loin d’être exhaustive. On pourrait pointer la faillite morale de quelques intellectuels ayant perdu toute boussole, et parfois même tout sens de l’honneur. Mais cette énumération suffit à pointer l’essentiel : « Mal instruit des ressources infinies d’un peuple resté beaucoup plus sain que des leçons empoisonnées ne les avaient inclinés à le croire », beaucoup de « nos chefs » n’ont pas songé un instant ces années récentes à « en appeler à temps à ses réserves profondes ».

En dernière minute, le formidable sursaut du Nouveau Front populaire est venu redorer le tableau. Trop tard ? Espérons que non…

Laurent Mauduit  Mediapart

https://www.mediapart.fr/journal/france/010724/l-etrange-debacle-des-elites-francaises

 

 

Tag(s) : #POLITIQUE, #Republique
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