UN IMPERATIF : LE NOUVEAU FRONT POPULAIRE
Le 9 juin, l’extrême droite a atteint un niveau record de suffrages (7 765 946 voix-31, 37%) aux élections de députés à l’Assemblée européenne. Emmanuel Macron en porte la première responsabilité et joue avec le feu en organisant des élections législatives en France en moins de trois semaines.
Ce n’était pas vraiment une surprise, tout le monde s’y attendait. Cependant, les résultats cumulés des listes de gauche montrent que celle-ci a gagné 624 000 électeurs supplémentaires par rapport à 2019. Au total, le bloc de la gauche représente 31,58 % des suffrages pour un total de presque 8 millions de voix, soit un chiffre légèrement supérieur à celui du RN. Dans le détail, malgré une baisse en pourcentage, la gauche gagne tout de même près de 624 000 électeurs par rapport à 2019 (selon Ipsos). Ce qui démontre, que les partis associés dans la NUPES auraient dû rester unis pour se présenter devant les électeurs ; ils auraient sans doute alors, dépasser ce score. Macron aurait-il dissous l’assemblée nationale dans ce cas ? Mais, revenons à la réalité…
EELV qui se voyait en haut de l'affiche et qui avait martelé "quand c'est non, c'est non" a connu une campagne calamiteuse. Le renforcement du PC par son autonomie, prôné par Fabien Roussel, a fait un nouveau plouf !
Les grandes lignes de force sont posées pour la suite : une extrême droite au plus haut, dépassant les 40 % si on totalise l’ensemble de ses voix, avec Reconquête et autres. On peut même ajouter dans les autres, celles des électeurs du LR qu’entrainera Ciotti, le président des Républicains qui vient de se rallier à la bande de Marine le Pen et Bardella.
LFI, la liste de Manon Aubry, deuxième à gauche de ce scrutin (9,89 %), recueille près d’un tiers de leurs suffrages, et 18 % chez les 25-34 ans. La gauche attire les jeunes…
Les écologistes (5,50 %) et les socialistes sont plus populaires chez les cadres et les retraités.
« Si la gauche fait en apparence le même score qu’en 2019, elle n’a pas tout à fait le même contenu en termes de sociologie électorale ». Dans des territoires typiques d’une population bien dotée en capital culturel et économique, comme le IIIe arrondissement de Paris ou le IVe arrondissement de Lyon, la liste du PS fait des percées massives par rapport à 2019. Des résultats cohérents avec la nette surreprésentation de cette liste parmi les cadres, enregistrée par l’étude Ipsos sur le sujet. Les communistes et les insoumis le sont davantage chez les employés ou les ouvriers. La liste PS/PP 13,83 %) a réussi l’exploit d’obtenir plus de voix que la Macronie (14,60 %) dans toutes les catégories d’actifs, bien qu’elle soit devancée chez les retraités et les catégories les plus aisées. La gauche dans son ensemble apparaît plus que jamais comme urbaine. La liste FI et celle du PS arrivent en tête dans plusieurs grandes villes : Strasbourg, Lille et Montpellier, pour Manon Aubry. Lyon, Rennes, Nantes, Bordeaux et Toulouse, pour le PS/PP. La gauche se partage quelques communes moyennes, comme Villeneuve-d’Ascq, Niort, Poitiers et Tours, mais elle est largement dominée dans les communes rurales. Elle conserve cependant son aura en banlieue, notamment parisienne, grâce à LFI.
Des évolutions différentes, mais encore plus spectaculaires, sont repérables pour la liste de Manon Aubry. C’est le cas en Seine-Saint-Denis, par exemple à Aubervilliers, où son score a été multiplié par trois en cinq ans, pour atteindre 48,4 %. La même performance, en partant de plus bas, a été réalisée à Marseille ou à Strasbourg. « LFI a su mobiliser une petite bourgeoisie diplômée et des poches territoriales populaires où résident des Français issus de l’immigration, constate Antoine Jardin. Mais outre que la participation reste parfois faible, son problème est surtout d’être absente ailleurs. »
Dans ce contexte, le bloc de l’extrême-centre macronien est au plus mal face à l’extrême-droite qu’il a favorisé pour apparaître comme un rempart utile à son maintien au pouvoir et constitue un axe d'importation de ses idées. Sa politique est désavouée par les deux tiers des citoyens qui n’ont pas digéré la réforme des retraites, les désastres de l’éducation nationale, de l’hôpital, de la sécurité, du logement, la hausse des tarifs des services publics (gaz, électricité, transports), des produits alimentaires, soit une perte du pouvoir d’achat pour les catégories populaires et moyennes. Ces dernières ayant un profond sentiment de déclassement social qui les portent au vote de droite extrême qui rogne même un peu l’électorat LFI (8 %) et du PCF (9 %), sur la base d’un vote contestataire. Car droite et gauche libérale ont mené la même politique d’austérité depuis des décennies. Elles ont un sentiment, certes inexact, d’être abandonnées au profit d’autres exclus, les immigrés et réfugiés étrangers, thème de prédilection du RN avec la préférence nationale. L’électorat de la liste macroniste s’est dispersé à la fois vers la liste PS-Place publique et vers celle menée par François-Xavier Bellamy (LR). Si les scores de ce dernier et de l’ensemble de la gauche sont malgré tout restés stables par rapport à 2019, c’est en partie parce que des voix de ces deux camps sont allées abonder le réservoir de l’extrême droite.
Le RN est prêt à s’allier avec les formations les plus libérales qui soient. La formation Reconquête - de Zemour (plusieurs fois condamné pour racisme) et de Marion Maréchal (5,47 %) la nièce de Marine le Pen - est par exemple favorable à la retraite à 67 ans ! Rêvant de réaliser le vieux projet « d’union des droites » - en réalité le basculement hors du camp républicain de la droite classique – Marine qui s'imagine déjà à l’Élysée tend aussi la main à des députés LR qui n’ont que réduction des dépenses et casse des droits sociaux à la bouche. Une perspective qui s’ajoute à leurs obsessions identitaires communes. Le RN a attrapé une partie du vote bourgeois, que le lepénisme n’effraie plus. De l’autre côté, le RN agrandit sa base populaire, déjà élargie en 2022, probablement sous l’effet de son discours, même mensonger, sur le social et le pouvoir d’achat. Ainsi, la liste d’extrême droite arrive en tête dans les cinq catégories socioprofessionnelles retenues par Ipsos : chez les retraités (29 %), les cadres (20 %, à égalité avec Raphaël Glucksmann), les professions intermédiaires (29 %), les employés (40 %) et les ouvriers (54 %).
Dans des départements entiers, l’extrême droite navigue entre 35 % et 50 %, avec une gauche dépassant péniblement les 20 %. « Les dirigeants de ce camp, soupire Antoine Jardin, n’ont pas conscience que dans toute une partie du pays ils n’existent quasiment plus, et que ce n’est pas près de revenir. »
Dans l’étude publiée par Ipsos sur les motivations du vote, effectuée sur près de 9 000 répondants, le RN est de très loin le choix pour lequel l’opposition à l’exécutif était le ressort premier, et celui pour lequel l’importance des questions nationales était maximale.
Le péril est là : une alternative mortifère de l’extrême droite au pouvoir dans trois semaines !
Face à cela un seul impératif : l’Union des gauches.
Et la gauche est en passe de relever le défi que la dissolution de l’Assemblée nationale lui a imposé. « Nous appelons à la constitution d’un front populaire » ont annoncé d’une même voix, lundi soir, les communistes, insoumis, socialistes et écologistes, s’engageant à se mettre d’accord sur des « candidatures uniques » dans « chaque circonscription ». C’est un espoir qui s’ouvre. L’espoir que le RN n’arrive pas à Matignon, mais surtout l’espoir d’un projet de justice social et écologique pour répondre aux aspirations à vivre mieux, et démontrer que haïr son voisin ou le migrant qu’on a seulement vu à la télé n’est pas utile pour y parvenir.
C’est le sens de l’appel lancé par 350 personnalités du monde politique, intellectuel, militant et artistique, parmi lesquelles Julia Cagé, Esther Duflo, Didier Fassin, Hervé Le Tellier, Lydie Salvayre, Cyril Dion ou encore Ariane Ascaride, paru dans le Monde, le 10 juin. « Les partis politiques n’y arriveront pas seuls. Il faut que les citoyens et citoyennes s’en mêlent pour qu’une dynamique de mobilisation voie le jour », écrivent-ils, dans cette tribune intitulée « L’union des gauches et des écologistes, maintenant ! »
NOUVEAU FRONT POPULAIRE
La coalition de la NUPES : le Parti socialiste (PS) – y compris Carole Delga - , la France insoumise (FI), les Écologistes, le Parti communiste français (PCF) et Génération.s sont repartis en campagne ensemble, une coalition élargie à plusieurs formations : Place publique – qui n’a pas quitté la table des négociations contrairement à ce qu’a affirmé le quotidien l’Opinion –, la Gauche républicaine et socialiste (GRS) d’Emmanuel Maurel, le Mouvement républicain et citoyen (MRC), les Radicaux de gauche ou encore l’Engagement. Le NPA – l’Anticapitaliste de Philippe Poutou et Olivier Besancenot – s’est, lui, dit prêt à rejoindre la coalition. « Nous avons réussi à la présidentielle et fait élire 151 députés Nupes aux législatives sur un programme de rupture. Les gens voteront pour nous si nous sommes clairs », a déclaré l’insoumise Aurélie Trouvé (anciennement porte-parole nationale d’Attac).
Les ressentiments sont effacés pour barrer la route du pouvoir à l’extrême-droite du RN à Reconquête. « L’union, c’est faire un travail sur soi, surtout dans un tel moment historique, concède Corinne Narassiguin, sénatrice et membre de la direction du PS.
Elle pourrait s’élargir à des mouvements associatifs (Attac, le mouvement altermondialiste s’y est montrée favorable), aux syndicats qui appellent par ailleurs au rassemblement contre l’extrême-droite.
Les discussions se poursuivent en deux groupes, l’un sur le programme, l’autre sur le partage des circonscriptions. Il faut faire vite, les candidatures doivent être déposées pour le jeudi 13 juin. Il faut aussi s’accorder, d’ici jeudi matin, sur un « contrat de législature » détaillant « les mesures à engager dans les 100 premiers jours du gouvernement du nouveau Front populaire ». Il aurait pour base le programme de la NUPES de 2022. Des sujets sont difficiles notamment les sujets internationaux comme l’Ukraine, la Palestine ou le nucléaire. D’autres plus simples comme la retraite à 60 ans (sauf pour Glucksmann !).
Jean-Luc Mélenchon a salué l’accord sur son blog en assurant « jeter la rancune à la rivière ».
L’initiative personnelle de Raphaël Glucksmann de proposer le nom de Laurent Berger pour le poste de premier ministre a cependant braqué nombre de représentants « Son envolée était irresponsable et met en danger le collectif, à l’heure où on fait de la dentelle », juge une négociatrice. Le nom de François Ruffin commence à rassembler des partisans. Il apparaît comme le plus consensuel. Mais faire ce choix dès aujourd’hui semble prématuré pour de nombreux acteurs du nouveau Front populaire. Mais il ne faut pas brûler les étapes, il faut d’abord gagner la majorité des sièges à l’Assemblée nationale.
Allain Louis GRAUX
Le 12 juin 2024
Sources : Médiapart, l'humanité, Ipsos
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