LA GAUCHE ET LES AGRICULTEURS : DANS LA CREUSE, LE DIALOGUE REPREND
A Guéret, dans la Creuse, LA DÉPUTÉE LFI CATHERINE COUTURIER dialogue avec des syndicats plutôt hostiles.
MEDIAPART _ Mathieu Dejean 30 janvier 2024
C’est une routine à laquelle Catherine Couturier a fini par s’habituer depuis qu’elle a été élue députée de La France insoumise (LFI) dans l’unique circonscription de la Creuse, en juin 2022. À chaque rassemblement d’agriculteurs et agricultrices devant la préfecture de Guéret, sa permanence parlementaire est vandalisée. En un an et demi, des tas de fumier ont été déversés devant sa porte, des parpaings ont été posés pour en sceller l’entrée et du lisier a été projeté sur ses vitres.
Les Jeunes agriculteurs (JA) – qui forment un tandem avec la fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) de la Creuse – et la Coordination rurale (classée à droite) ont revendiqué certaines de ces actions en signant des graffitis. La députée avait eu le malheur de déclarer dans l’Hémicycle, en décembre 2022, que « des agriculteurs, pour des questions de rentabilité, envoient leur fourrage dans la méthanisation au lieu de le donner à leurs bêtes qui crèvent dans les champs ». Un faux pas qu’elle paye encore aujourd’hui.
Le 24 janvier dernier n’a pas échappé à la règle. Ce jour-là, près de trois cents tracteurs ont assiégé le centre-ville de Guéret, à deux pas des bureaux où travaillent les collaborateurs parlementaires de Catherine Couturier. La Creuse, terre d’élevage extensif (mais pas industriel), a rejoint avec force la révolte des agriculteurs et agricultrices partie du Sud-Ouest, qui a mis le feu à la plaine en une semaine.
La FDSEA et les JA de la Creuse n’en reviennent toujours pas : « On a été dépassés par le succès et l’ampleur de la mobilisation. Je n’avais jamais vu trois cents tracteurs à Guéret. Même les anciens en ont tremblé », relate Christian Arvis, président de la FDSEA de la Creuse, pourtant peu impressionnable.
L’issue de cette journée était fatale. Vers 19 h 30, « la décoration a changé », résume ironiquement Matthieu Benard, collaborateur parlementaire de Catherine Couturier et militant à LFI, qui a vu débarquer plusieurs tracteurs au rez-de-chaussée de la permanence. Du fumier a soudain obstrué l’horizon. « Je regrette d’être à nouveau la cible de la cristallisation d’une colère qui peut être légitime sans nécessairement s’en prendre aux représentants de l’État et aux parlementaires sans aucun discernement », a déploré la députée sur les réseaux sociaux.
Elle a porté plainte contre X : « Il y a des dégradations matérielles, et mes deux collaborateurs parlementaires ont été mis en danger. Mais les services de police les ont laissé faire », résume l’élue, qui rencontrait ironiquement ce vendredi les représentants de la FDSEA et des JA, à son invitation, dans les lieux fraîchement nettoyés. Choc des cultures garanti.
Dépasser les caricatures
La discussion à bâtons rompus qu’ils ont eue n’a pas vraiment apaisé Christian Arvis : « Un député, c’est toujours un symbole, c’est le représentant qui doit porter les problèmes de la base au niveau national. Si ça va pas, voilà », dit-il en haussant les épaules à propos des dépôts de fumier, même s’il affirme n’avoir pas donné de consignes en ce sens. Il est aussi très rétif à l’idée suggérée par la députée d’appeler d’autres corporations à rejoindre le mouvement – comme le fait la CGT dans un récent communiqué.
« Aujourd’hui, c’est le coût de production qui nous inquiète, on veut vivre de notre métier, on ne veut pas tout mélanger », tranche le syndicaliste. Pacifier les relations avec le tandem FDSEA-JA, à un an des élections professionnelles et alors que les désaccords avec LFI sont nombreux (sur l’eau, le bio, la méthanisation...), n’est pas une sinécure. Mais Catherine Couturier, qui a elle-même été syndicaliste à la CGT et en a gardé un certain franc-parler, s’échine à rétablir le dialogue.
Elle y tient d’autant plus que, malgré les caricatures réciproques, elle est elle-même fille d’agriculteurs – « J’ai appris à conduire sur un tracteur ! », rappelle cette native des Forges, un petit village où son neveu travaille toujours à la ferme familiale bio. Même si elle a fait sa carrière comme technicienne aux PTT en région parisienne, la Creusoise incarne une fibre rurale en décalage avec l’image dominante de LFI et des écologistes renvoyée par les chaînes d’information en continu, qui cherchent à les enfermer dans le rôle d’ennemis des paysan·nes.
« Les gens, ici, ne peuvent pas ne pas aimer les agriculteurs, ce sont leurs familles ! », dit-elle, balayant d’un revers de main ces identités figées.
Souvent, elle doit pourtant se défendre des stigmates habituellement associés à la gauche : l’écologie punitive, le parisianisme et la déconnexion.
« Il y a une tendance à l’extrême-droitisation des médias qui a fini par mettre la gauche à la place de l’infréquentable, y compris dans le milieu agricole », observe ainsi Clément Tardy, animateur du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) en Nouvelle-Aquitaine, un syndicat minoritaire ancré à gauche.
« Il a fallu déconstruire l’image qui m’était collée dans le dos et qui était entretenue par mes adversaires politiques », explique Catherine Couturier. Deux anciens députés de la circonscription, tous les deux d’anciens éleveurs, murmurent selon elle à l’oreille des exploitantes et exploitants locaux et allument souvent la mèche – Jean Auclair, élu sur les bancs de la droite de 1993 à 2012, et Jean-Baptiste Moreau, élu macroniste de 2017 à 2022 (et depuis devenu lobbyiste). Avant même que la fronde commence à monter, l’Insoumise a donc entamé un tour des fermes du coin pour désamorcer l’animosité dont elle pouvait faire l’objet.
« Le problème qu’elle a avec la FDSEA et les JA, c’est qu’elle porte des questions écologistes, et ça ne leur convient pas. De manière générale, comme la gauche prend soin depuis quelque temps d’accompagner les agriculteurs qui ont envie de changer leurs pratiques, elle se retrouve en conflit avec des agriculteurs qui sont plutôt dans le conservatisme », résume Olivier Thouret, secrétaire départemental de la Confédération paysanne.
Quand la gauche parlait à « ceux de la terre »
La gauche, qui pâtit aujourd’hui de son effondrement électoral et militant dans les terres rurales, ne s’est pas toujours désintéressée de la question agraire. Waldeck Rochet, secrétaire général du Parti communiste français (PCF) après Maurice Thorez, lui-même ancien maraîcher, appelait ainsi à l’alliance des ouvriers avec « ceux de la terre » (titre de son livre paru en 1963) et construisait des bastions dans les ruralités avec son journal paysan La Terre, sa section agraire et ses cellules rurales.
De même, le Parti socialiste unifié (PSU) menait un vrai travail paysan avant même la lutte du Larzac, qui a témoigné de cette liaison à large échelle. Dans la foulée de Mai-68, l’extrême gauche célébrait le « paysan travailleur » à l’instar du leader paysan Bernard Lambert et de la Gauche ouvrière et paysanne (GOP). « Dans la pratique, les paysans ont retrouvé un langage, des objectifs qui les rapprochent du prolétariat », lit-on dans une brochure parue aux éditions Maspero en 1972, Répression des luttes : des paysans parlent, codirigée par Bernard Lambert et Henri Leclerc. Ceux-ci témoignaient alors d’un « phénomène nouveau » consistant à « situer les luttes paysannes sur le terrain de la lutte des classes ».
Une tradition qui s’est largement perdue, même si elle survit à travers la Confédération paysanne. Entre-temps, la « paysannerie laborieuse » qui constituait « numériquement la deuxième force qui subi[ssait] l’exploitation du capital », pour le dire comme Waldeck Rochet, s’est largement dépeuplée : le monde paysan ne représente plus que 1,5 % de la population active.
Dans la manifestation creusoise du 24 janvier, l’amertume des paysan·nes à l’égard de la gauche, à laquelle ils reprochent de ne plus s’adresser qu’aux urbains qui la composent, était palpable. « Quand Mélenchon dit qu’être végane c’est être révolutionnaire, ou que La France insoumise prône le retour à l’agriculture vivrière, ça me fait doucement rigoler ! LFI nous tire dessus à boulets rouges », fustigeait ainsi Daniel Peyrot, 60 ans, éleveur de vaches limousines, néanmoins hostile à la « récupération du RN ». Le récent billet de blog de Jean-Luc Mélenchon, qui prend le parti des agriculteurs victimes du « fléau de la politique libérale européenne » et appelle à la convergence des « salariés des villes et des champs », ne le fera pas changer d’avis – il voyait déjà d’un mauvais œil la présence d’un « gilet jaune » ce jour-là.
Changement de braquet
Un mouvement interne à la gauche est cependant bien enclenché, tant chez les Insoumis que chez les écologistes, pour réengager la bataille culturelle dans le secteur agricole. Ingénieure agronome et ancienne présidente d’Attac, la députée insoumise Aurélie Trouvé confiait récemment à Mediapart qu’il y a « une vraie bataille culturelle à mener » à ses yeux auprès du million de personnes salariées dans l’agriculture. Ce que dit aussi en substance François Ruffin dans un récent entretien à Libération : « Défendre les gens selon leur vote supposé, c’est l’assurance de l’entre-soi, de la déconnexion. Cet esprit de défaite, de citadelle assiégée me fatigue. »
Les élections législatives de 2022 ont clairement conduit à un infléchissement en la matière. Quand le ministre de l’agriculture Marc Fesneau a cru bon d’inviter la députée LFI Mathilde Hignet à « aller sur le terrain » parler aux exploitant·es, le 24 janvier à l’Assemblée nationale, il ignorait ainsi qu’elle était elle-même ouvrière agricole, fille et petite-fille d’agriculteurs.
Désormais, sur 75 députés insoumis, 21 sont élus dans des circonscriptions très rurales. On est donc plus présents sur le terrain, ce qui nous permet de porter une parole paysanne.
Catherine Couturier, députée de la Creuse
Alors que les barrages routiers et les brasiers se multiplient autour de Guéret, Catherine Couturier explique : « En 2017, on avait 17 députés, dont deux dans des territoires ruraux, le message public du groupe était donc forcément plus orienté sur les questions urbaines et les quartiers populaires. Désormais, sur 75 députés, 21 sont élus dans des circonscriptions très rurales. On est donc plus présents sur le terrain, ce qui nous permet de porter une parole paysanne et de reconstruire des liens avec les citoyens sur ces questions. »
Même s’il est encore balbutiant, ce changement n’a pas échappé à certains acteurs du monde agricole. « On est assez surpris par la gauche, témoigne ainsi Clément Tardy, animateur du Modef en Nouvelle-Aquitaine. On trouvait qu’il y avait un discours très urbain chez LFI, et puis on a rencontré Damien Maudet et Manon Meunier [tous deux élus LFI dans la Haute-Vienne – ndlr], et on constate qu’ils ont changé de braquet. Plutôt que de critiquer les pratiques des agriculteurs, ils sont dans des logiques de construction. Le fait qu’ils aient porté dans leur niche parlementaire la fixation d’un prix plancher rémunérateur pour les agriculteurs montre que cette sensibilité émerge. »
Mais pour contrecarrer le discours dominant qui transforme la gauche écologiste en bouc émissaire du monde agricole au niveau national, un long travail reste à faire. Si certains mots d’ordre actuels font écho à des mesures défendues par la gauche – l’encadrement des marges de l’agroalimentaire, l’aide à l’installation pour les jeunes, la remise en cause des traités de libre-échange… –, ils sont encore loin de se convertir en adhésion politique.
« C’est comme tous les discours de la gauche : il est plus facile de dire en dix secondes sur BFMTV qu’il y a trop de règles à cause des écolos et que c’est de leur faute si les agriculteurs n’arrivent pas à vivre de leur travail, que d’aller défendre le protectionnisme, donc des règles pour protéger les particularismes de l’agriculture française. La difficulté à gauche, c’est qu’il nous faut un peu de temps et on ne l’a pas toujours », analyse le cinéaste Gilles Perret, engagé à gauche et dont le nouveau film porte sur l’évolution d’une ferme en Haute-Savoie sur plus de cinquante ans (La Ferme des Bertrand, sortie le 31 janvier).
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« Ne pas prendre la défense [des paysans les plus exploités] et “laisser faire”, c’est du même coup laisser le champ libre aux politiciens réactionnaires et fascistes [...]. Une telle attitude passive aboutit donc à abdiquer toute action en faveur des petits paysans, ce qui ne peut que jeter ceux-ci dans les bras de la réaction », prévenait Waldeck Rochet en 1963 dans son livre Ceux de la terre. Il semblerait que la gauche ait, sous l’effet de l’urgence, à nouveau cette préoccupation.
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