Exilée lituanienne et féministe anarchiste à l’origine des premières communautés libertaires en France, Sophie Zaïkowska (1874-1939) a aussi été une pionnière du végétarisme qui, selon elle, libère l’humain de l’exploitation des travailleurs et des animaux. Sa pensée radicale réinsuffle du communisme autour de la question alimentaire.
Au numéro 40 de la rue Mathis, dans le XIXe arrondissement de Paris, des agents de sécurité impassibles campent devant un ancien bâtiment industriel. À son entrée, une large plaque indique que le lieu appartient à la prestigieuse école de théâtre Cours Florent.
De part et d’autre, il est flanqué d’un fast-food et d’une enseigne de sushis bas de gamme. Un clin d’œil ironique, sinon cynique, de l’histoire, quand on sait que le no 40 a abrité la première cantine végane de France. En 1923, un foyer populaire où l’on pouvait manger végétalien et dormir pour une somme modique y a été fondé par Sophie Zaïkowska et son compagnon, Georges Butaud.
Ces deux militants anarchistes se sont rencontrés en Isère en 1899, à l’occasion d’une réunion pour créer une communauté libertaire autonome. Née à Vilnius (Lituanie) en 1874, Zaïkowska était arrivée en France un an plus tôt avec l’ardent désir d’orienter sa vie « de façon à ne pas parasiter les travailleurs manuels ».
La jeune exilée, qui se définissait comme « féministe et anarchiste individualiste », a débarqué à Paris dans un contexte de forte mobilisation ouvrière – plus de 1 000 grèves par an en moyenne entre 1905 et 1912, selon la chercheuse Anne Steiner.
Sophie Zaïkowska faisait alors partie des militantes et militants radicaux qui, de moins en moins optimistes quant à la possibilité d’une grève générale insurrectionnelle, voulaient s’atteler à vivre « ici et maintenant » le communisme.
« Le principe de l’anarchisme individualiste, c’est que la révolution doit commencer déjà par soi-même, c’est-à-dire que l’on ne doit pas attendre d’un grand soir hypothétique que tout change, si les individus n’ont pas déjà changé eux-mêmes », explique Anne Steiner.
Sophie Zaïkowska a été l’une des activistes pionnières, au début du XXe siècle, des communautés autonomes de vie et de travail dénommées alors « milieux libres » ou « colonies libertaires ».
L’objectif politique de Zaïkowska, de son camarade et amant Georges Butaud et d’une poignée d’autres anarchistes comme Louis Rimbault a été de déserter le salariat et le monde industriel, condition sine qua non à toute émancipation individuelle selon ces militant·es, mais aussi d’expérimenter une organisation sociale centrée autour du communisme direct, sans argent ni autoritarisme.
En 1903, Sophie Zaïkowska a participé à la création de la première communauté libertaire française, « le milieu libre de Vaux », non loin de la commune d’Essômes-sur-Marne (Aisne).
Cette expérience a duré jusqu’en 1904 avec pour principe cardinal « Chacun produira selon ses forces. Chacun consommera selon ses besoins », et pour programme la suppression du salariat, l’éducation gratuite et l’émancipation féminine.
Zaïkowska a ensuite cofondé en 1911, toujours avec Georges Butaud, « le milieu libre de Bascon », à quelques encablures de Vaux – et qui durera jusqu’en 1951 –, puis La Pie, une communauté autonome à Saint-Maur, en Île-de-France.
Dans ces deux dernières communautés, la militante féministe a approfondi sa réflexion théorique et pratique autour d’une transformation sociale radicale libérée de la propriété privée et de tout rapport de domination.
Les luttes terribles qu’ont les hommes entre eux quand ils sont réunis pour vivre en liberté, les angoisses, les tourments, les pleurs qu’ils versent fécondent le terrain social.
Sophie Zaïkowska, 1923
Sa pensée révolutionnaire s’est alors focalisée sur la question de la réduction de la consommation des « besoins factices » afin de « supprimer de sa vie le luxe, l’inutile, l’excitant ». Dans l’un des nombreux écrits communs avec Butaud, elle affirme : « Tendre à se perfectionner, à devenir un élément moins dispendieux, c’est améliorer la société tout entière dans toute la mesure que l’effort individuel peut rendre. »
En tant qu’anarchiste individualiste, Sophie Zaïkowska voit dans la réduction des besoins et l’autonomie individuelle – autonomie organisationnelle, intellectuelle, alimentaire, etc. – le ressort même d’une société défaite du capitalisme et du travail salarié.
Une position éminemment marginale au sein des milieux communistes de l’époque, déjà subjugués par les sirènes du productivisme et de l’industrialisation pour permettre à la classe ouvrière d’améliorer ses conditions matérielles d’existence.
« Les communistes nous racontent avec des chiffres à l’appui que le machinisme aidant, nous aurions si peu de travail à effectuer – quelques minutes par jour, selon Kropotkine – que le communisme s’établira nécessairement, assurant ainsi le bonheur de l’humanité entière, écrit en mars 1912 Sophie Zaïkowska. [Mais] les machines ne marcheront jamais toutes seules et pour les construire, les entretenir, les régler il faudra peiner ; il faudra descendre dans les mines pour extraire les minéraux nécessaires à leur construction […] Cette société harmonique ne s’établira que lorsque les individus seront assez volontaires sur eux-mêmes pour se passer des flics. »
Les milieux libres de Bascon et de La Pie accueillent camarades de passage de nationalités diverses venu·es se soustraire quelque temps aux affres des métropoles industrielles. Ces communautés libertaires rurales qui essaiment aussi en Corse, dans la Somme ou dans le Rhône, constituent alors un archipel anarchiste autosuffisant sur le plan alimentaire et où s’expérimente une vie frugale et politiquement intense.
Dans la commune libertaire de La Pie, des jardins, un verger, un petit bois et des baraquements réunissent des centaines de militant·es, notamment le dimanche autour de chantiers collectifs de construction, de fêtes avec théâtre, musique et poésie ainsi que de débats autour du féminisme ou du régime végétarien.
« Dans ces colonies jamais un homme n’a porté un coup à un autre, quel qu’ait été le degré de violence des luttes individuelles ou de tendance. Jamais aucun n’a été jusqu’à faire appel à la loi contre son prochain, rapportent en 1923 Sophie Zaïkowska et son compagnon. […] Les luttes terribles qu’ont les hommes entre eux quand ils sont réunis pour vivre en liberté, les angoisses, les tourments, les pleurs qu’ils versent fécondent le terrain social. »
Sophie Zaïkowska devient végétalienne à partir de 1914. Selon elle, ce régime alimentaire exclusivement végétal permet de réduire les besoins alimentaires pour pouvoir vivre en dehors du capitalisme. Mais aussi de se libérer des liens d’exploitation des humains et des animaux tout en travaillant moins. « Il est bien évident que si la consommation diminuait, les journées de travail seraient moins longues », avance le couple Zaïkowska-Butaud qui s’opposera ensuite à toute utilisation de la force de travail animale.
Sophie Zaïkowska va jusqu’à penser déjà la libération des terres permises par la réduction de l’élevage animal ou encore le réensauvagement, un concept qui consiste à complètement bannir l’activité humaine de certains espaces naturels et qui a émergé dans les milieux écologistes dans les années 1990.
« Qu’on calcule le prix de revient des calories produites par l’aliment végétal et par l’aliment carnivore, et l’on verra que le bonheur de l’homme est dépendant de celui de l’animal. Et puis quelle place n’occupent pas les prairies, les cultures spéciales aux animaux : la moitié de cette immensité pourrait être reboisée. Les bois ! Richesse et régime normal des eaux assuré, voilà quelque chose d’intéressant pour l’humanité », peut-on lire sous sa plume en 1914.
Marginale en son temps, la pensée pionnière de Sophie Zaïkowska a ensuite largement irrigué l’écologie politique.
Dès lors, Zaïkowska devient une ardente propagandiste en faveur d’un végétalisme révolutionnaire dans divers journaux comme Le Flambeau, La Vie anarchiste, L’Éducation libertaire, L’Autarcie, Le Végétalien et Le Néo-naturien.
Elle a par ailleurs rédigé l’entrée « Végétalisme » de L’Encyclopédie anarchiste, ouvrage phare coordonné par Sébastien Faure, grande figure libertaire, publié en quatre volumes entre 1925 et 1934. « Le régime végétalien est séduisant, éthique, esthétique, même socialement incontestablement libérateur par ses conséquences, car il permet à l’individu de vivre en Robinson à l’écart de la vie des civilisés ou soutenir la lutte avec le capitaliste plus longtemps, par exemple dans le cas d’une grève », y affirme Sophie Zaïkowska.
Dans cette littérature foisonnante, elle s’inscrit dans les premiers pas formulés par le géographe anarchiste Élisée Reclus, qui déclarait en 1884 vouloir « embrasser les animaux dans une affection de solidarité socialiste », et par Louise Michel qui, dès les années 1880, pensait à une société de l’émancipation intégrale où les animaux ne sauraient être exploités et dominés.
Une position animaliste de Sophie Zaïkowska là aussi à contre-courant du mouvement communiste dominant, à l’instar de Léon Trotski qui écrivait en 1923 : « L’homme socialiste maîtrisera la nature entière, y compris ses faisans et ses esturgeons, au moyen de la machine. »
Après la Grande Guerre, Sophie Zaïkowska a fondé avec Georges Butaud un Foyer végétalien à Paris – au 40 de la rue Mathis, donc – puis un second à Nice en 1924. Des repas véganes à bas prix y sont proposés chaque jour, ainsi que des lits pour des sans-abris, des conférences ou des cours d’espéranto. « Nous frisions le communisme », écrira plus tard Zaïkowska à propos de ces années de communisme quotidien et en prise avec le réel.Marginale en son temps, la pensée pionnière de Sophie Zaïkowska a ensuite largement irrigué l’écologie politique, notamment chez les militant·es du Front de libération des animaux (Animal Liberation Front, ALF) des années 1970, ou encore l’antispécisme français qui a surgi dans les années 1990 dans le creuset des milieux écopunks libertaires. Bien loin de l’actuel véganisme essentiellement centré sur la santé humaine et la condition animale mais qui, trop souvent, laisse dans l’ornière de l’histoire sa dimension communiste et émancipatrice, les écrits et les expérimentations sociales radicales de Sophie Zaïkowska sont d’une actualité brûlante.
Car à l’heure où nous vivons une sécheresse hors norme qui pénalise en premier lieu les éleveurs comme les animaux, et face à l’élevage industriel qui rejette 15 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, le végétarisme révolutionnaire de Zaïkowska résonne comme un levier majeur pour réduire les effets du changement climatique et l’exploitation du vivant.
Mickaël Correia
Je ne pense pas que le grand soir va éclater comme ça, miraculeusement, par une foule de changements individuels. Mis il est varia que si on change soi-m^me, on y contribue par des actions, personnelles ou collectives. Il n'est donc pas nécessaire d'attendre le beau matin qui chante..
Chacun peut chanter chaque matin et procéder à sa propre évolution, la grande révolution écologique et sociale, ne peut qu'être facilitée par sa propre émancipation...
Allain
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