LES RESULTATS DU DEUXIEME TOUR
Analyse des élections législatives 2022 en France
Si Jean Luc Mélenchon, n’a pas réussi le pari fou d’obtenir la majorité et devenir ainsi le premier ministre, d’imposer une cohabitation, avec La France insoumise, il a réussi le tour de force de réunir l’ensemble de la Gauche dans la NUPES (Nouvelle Union Populaire écologique et sociale), après les élections présidentielles, et à empêché le président de la République d’obtenir une majorité absolue, moins de deux mois après sa victoire contre la candidate du Rassemblement national. Les insoumis apparaissent ainsi comme les principaux artisans de ce « troisième tour » infligé à Emmanuel Macron.
Malheureusement, l’autre vainqueur de ce troisième tour est l’extrême-droite qui pénètre en force dans l’hémicycle, bénéficiant d’une certaine bienveillance du clan macroniste qui a préféré porter ses coups contre l’opposition de gauche et en particulier contre Jean Luc Mélenchon et LFI qualifiés d’extrémistes, d’antirépublicains, d’islamo–gauchistes, de suppôts de Wladimir Poutine, et j’en passe. Des injures grossières et injustes qui ont dédiabolisés un RN resté relativement silencieux, dans un scrutin sans débat, ce qui permettait d’éviter de traiter les sujets qui préoccupent la majorité des Français et plus particulièrement les plus défavorisés, les oubliés des campagnes, les déçus.
Ce scrutin est un désaveu net pour les institutions monarchistes de la cinquième république où les citoyens ne se sentent plus représentés par les formations politiques. L’abstention dépasse les 54 %, bien que légèrement inférieure à 2017. L’union de la gauche, tant réclamée par une partie de l’électorat, a limité la désertion des urnes, mais elle n’a pas suffi à remobiliser massivement les Français·es, notamment les plus jeunes. Et le succès du bloc d’extrême-droite au premier tour a redonné du dynamisme aux électeurs du RN, mobilisant sans doute plus d’abstentionnistes que le bloc de gauche et même bénéficiant du report de nombreux macronistes encouragés à faire barrage non à l’extrême-droite, mais à « l’extrême-gauche insoumise ». Le barrage républicain traditionnel a sauté, dont Macron et les dirigeants de LREM sont responsables. La Macronie a été « incapable de donner une consigne claire dans 52 cas, ce qui les disqualifie à donner des leçons de morale républicaine ». La NUPES a en effet perdu beaucoup de ses duels face au RN (il y en avait 62), à l’exception notable de François Ruffin, largement réélu dans la Somme ou de Fabien Roussel dans le Nord. La République en marche s’est même maintenue dans des triangulaires alors qu’elle était derrière la Nupes, contribuant à la victoire du RN (comme dans la 2e circonscription du Lot-et-Garonne).
Si tous les députés LFI sortants sont réélus, et largement au-delà, passant de 17 élus à 72 (sans compter les départements d’outre-mer dont plusieurs se réclament de la NUPES), le RN avec ses 88 élus devance légèrement la France Insoumise. La coalition rouge, rose, verte devient néanmoins le premier groupe d’opposition face à Ensemble et devance l’extrême-droite qui s’était imposée comme la seconde force politique du pays à la présidentielle.
Raquel Garrido, dont le compagnon Alexis Corbières a été réélu dès le premier tour avec 4 autres députés insoumis, a réussi l’exploit de battre le baron de la droite, Jean-Christophe Lagarde. La majorité des députés sortants, socialistes, communistes ou insoumis sont aussi réélus, à l’exception du discret Michel Larive, député insoumis d’Ariège, dont le siège est ravi par un socialiste dissident, soutenu par Carole Delga, la maire socialiste dissidente de Toulouse. Au total seuls 4 dissidents ont été élus. Mais ces voix de la gauche libérale ont sans doute minoré aussi les résultats de la Nupes.
L’outrancière campagne macroniste n’aura pas bénéficié à la coalition Ensemble (nom usurpé au parti de Clémentine Autain, députée LFI...). Elle a plutôt suscité un « front anti-Macron » contre eux, à l’image de la ministre de la Transition écologique Amélie de Montchalin, battue dans l’Essonne (46,3 %). Dans le Pas-de-Calais, la ministre de la Santé, Brigitte Bourguignon, s’incline à 56 voix près contre le RN. Hécatombe également chez des macroniens de la première heure : le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, est battu dans le Finistère (49,4 %), tout comme le patron des députés LaREM, Christophe Castaner, dans les Alpes-de-Haute-Provence (48,5 %). À Paris, la porte-parole du parti, Laetitia Avia, s’incline également (46 % des voix) face à Eva Sas (Nupes). Dans le Rhône, le numéro un des Jeunes avec Macron, Ambroise Méjean, prend une déculottée (39 %, contre LR).
Le RN s’est contenté de profiter du cynisme présidentiel, engrangeant le résultat de cinq années durant lesquelles Emmanuel Macron, en véritable pyromane aura joué avec le feu afin de réinstaller un nouveau duel avec Marine Le Pen. « Je ferai tout, durant les cinq années qui viennent, pour que [celles et ceux qui ont choisi le RN] n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes », avait assuré l’intéressé au soir de sa première victoire, en mai 2017. Il a refusé tout débat, ce qui arrangeait bien aussi Marine Le Pen ; pas particulièrement à l’aise ans cet exercice, il vaut mieux qu’elle se taise....
Sur les violences policières comme sur la réforme des retraites ou la question de l’urgence climatique, Macron a opposé un déni constant aux revendications de la société.
En renvoyant dos à dos l’extrême droite et la gauche unie, les macronistes ont balayé les valeurs républicaines dans lesquelles ils se drapaient jusqu’alors. Ils ont dépolitisé la campagne, affaibli la démocratie, banalisé les candidat·es du RN.
Macron a voulu comme en 2017, utiliser l’illusion et la confusion, ajoutant la malhonnêteté intellectuelle ainsi que celle de ses soutiens. Ils ont ainsi servi de passerelle aux idées racistes et xénophobes qu’ils prétendaient combattre. C’est leur responsabilité. Une catastrophe pour notre belle France !
Macron et la première ministre, si elle reste à ce poste, vont devoir changer leur programme parlementaire face à une assemblée où ils n’ont plus la majorité. L’Assemblée était censée voter la confiance au gouvernement début juillet, puis la loi sur le pouvoir d’achat et toutes celles promises par le candidat Macron, dont la réforme des retraites. ... Ils vont peut-être devoir affronter une motion de censure proposée par la France insoumise...
Il voulait contourner l’Assemblée nationale avec son projet de « Conseil National de la Refondation », usurpant l’acronyme et le symbole du CNR de la Libération, où seraient « discutées les réformes », il va devoir respecter les institutions parlementaires...
Quel est le groupe d’opposition le plus important ? NUPES ou RN ?
En dehors du symbole, c’est important pour la présidence de la Commission des finances, généralement attribuée au groupe le plus important de l’Assemblée. Jean Luc Mélenchon a proposé, du fait de la supériorité numérique du RN comme parti, de ne constituer qu’un groupe NUPES. Une tactique réaliste qui n’est pas acceptée par les autres membres de la NUPES qui se soucient d’exister par un groupe autonome, et donc préférant restés unis dans un intergroupe.
C’est le règlement de l’Assemblée qui stipule que cette présidence revient à l’opposition. Lors du scrutin interne entre les députés de ladite commission, la coutume veut que ceux de la majorité ne prennent pas part au vote. Ce seront donc les élus de la Nupes, fussent-ils divisés en quatre groupes parlementaires de gauche, qui auront le dernier mot, car ils constitueront l’opposition la plus fournie. La députée FI Aurélie Trouvé a d’ailleurs fait acte de candidature.
RESULTATS
2017 2022
ENSEMBLE 251
LREM : 314 députés 160
Modem
NUPES : 142
LFI : 17 72 + outre mer
+ 11 élus en Outre-mer et des étiquettes contestées
La Guadeloupe voit la gauche l’emporter dans l’ensemble de ses circonscriptions. Tous classés en divers gauche par le ministère de l’Intérieur, trois des quatre candidats gagnants ont toutefois indiqué être soutenus par la France Insoumise. À relever : la victoire de Max Mathiasin (DVG) sur la secrétaire d’État à la Mer Justine Bénin, avec 58,65 % des suffrages contre 41,35 %. La Martinique compte aussi deux circonscriptions sur quatre remportées par la gauche avec là aussi la même problématique : les deux candidats soutenus par Jean-Luc Mélenchon, Jiovanny William et Johnny Hajjar détiennent une étiquette divers gauche, selon le ministère de l’Intérieur.
Du côté de la Réunion, c’est presque un carton plein : six circonscriptions sur sept sont remportées par des députés classés à gauche. La Nupes revendique toutes les victoires étiquetées divers gauche. Enfin, dans la deuxième circonscription de Guyane, Lénaïck Adam, qui était soutenu par la majorité présidentielle, est délogé de son siège de député par Davy Rimane (DVG). Le syndicaliste, soutenu lui aussi par LFI, engrange 54,12 % des suffrages exprimés.
PCF : 15 12
(Les 12 parlementaires communistes devraient s’appuyer sur leurs partenaires ultramarins. Jean-Philippe Nilor en Martinique, Karine Lebon à La Réunion et Moetai Brotherson en Polynésie française ont été reconduits. Tavini, la formation de ce dernier, envoie par ailleurs deux autres députés à Paris.)
PS : 28 24 + 2 divers gauche (+1 Joel Aviragnet[1]) = + 1[2]
EELV : 0 23
Divers gauche : 13
dont PS dissident 4
R N : 8 89 - effectifs multipliés par plus de 10
Droite souverainiste 1 + 1 ext-droite
LR et UDI : 61 + 3 = 64
Divers droite : 7
Ensemble + LR UDI = 309 sièges, soit plus que la majorité de 289 sièges...
Mais pour l’instant, LR refuse de s’intégrer dans la majorité présidentielle. Des accords partiels ne sont pas exclus, Jean François Coppé le souhaite.
SELON LA CROIX :
NUPES : 150 ; DVG : 6 ; ENSEMBLE : 250 ; Droite et divers droite : 72 ; ext-droite : 4 ; RN : 88 – Régionalistes : 5
SELON l’HUMA :
ENSEMBLE (246 sièges) - L’intergroupe Nupes : 138 députés hors outre-mer, le groupe RN : 91 élus.
LR : 64 sièges avec l’UDI.
L'abstention[3]
C’est une question d'âge, mais aussi de diplômes et de revenus. Les électeurs les moins diplômés se sont le plus abstenus au second tour : 58% des titulaires du baccalauréat ne sont pas allés voter, contre 54% des diplômés d'un bac+2 et 51% des détenteurs d'un bac+3 ou plus.
Plus le niveau de vie de l'électeur augmente, moins l'abstention est importante.
L'abstention atteint 67% chez les ouvriers et 64% chez les employés, contre 59% chez les professions intermédiaires et 54% chez les cadres. L'abstention entre les deux tours s'est accrue chez les ouvriers, enregistrant au second tour un taux supérieur de cinq points à celui du premier tour.
Les électeurs de l'extrême droite et de la gauche radicale ont davantage boudé les urnes, selon cette même étude, plus de 50 %
Le sursaut de participation que souhaitait Jean-Luc Mélenchon ne s'est pas produit, puisque l'abstention a augmenté chez ses électeurs avec 53 %, contre 52 % pour ceux de Marine Le Pen. A l'inverse, moins de 40% des électeurs d'Emmanuel Macron et de Valérie Pécresse ont boudé les urnes, soit une légère baisse par rapport au premier tour.
Si Mélenchon a eu le mérite de politiser des législatives que la tradition annonçait gagnées d’avance, la FI n’a pas pu remobiliser un électorat qui aurait pourtant dû être plus captif. Avec la NUPES, une idée géniale, mais trop hâtive, la dynamique d’union de la gauche n’a pas emballé les citoyens français au-delà du socle électoral de gauches pas encore remises de la fracture ouverte par la trahison du pouvoir de François Hollande et de la disqualification du mot gauche et de la social démocratie devenue plus libérale que sociale et encore moins socialiste.
La parenthèse sociale-libérale, ouverte par la division européenne à gauche depuis le référendum constitutionnel de 2005, est-elle en passe de se refermer en 2022, avec la NUPES ? Des personnalités comme Aurélie Trouvé, ancienne porte parole d’Attac[4], mais aussi Manon Aubry et bien d’autres, en sont le symbole.
« La naissance d’un nouveau parti (ou fédération, ou coopérative), aux formes délibératives et aux procédures internes adaptées au XXIe siècle, paraît désormais incontournable pour la gauche et les écologistes français[5]. »
Allain Graux
Le 21.06.2022
[1] Député PS sortant, Joël Aviragnet a totalisé 60,39 % des voix, devant le candidat RN, Loïc Delchard (39,61 %). Cette victoire a été revendiquée par la Nupes mais le socialiste, écarté puis réintégré à l’accord de l’union de la gauche a été comptabilisé en « divers gauche » par le ministère de l’Intérieur.
[2] Hervé Saulignac, pourtant investi par la Nupes mais classé « divers gauche » par le ministère de l’Intérieur,
[3] Source : Lise Kiennemann – franceinfo _ enquête Ipsos/Sopra-Steria.
[4] Avec laquelle j’ai beaucoup milité à Dijon, en Côte d’Or, à Attac et comme coordinateur de PRS, puis du Parti de gauche et membre du Conseil national.
[5] Stéphane Alliès dans Mediapart
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