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 Le Xinjiang est depuis longtemps un territoire disputé entre les puissances des nomades des steppes et la Chine sédentaire. Le recensement de 2018 fait état d'une majorité d'Ouïghours (51%), suivi d'une forte communauté Han (Chinois ethniques, 34%), ainsi que d'une minorité de Kazakhs (7%). Cette répartition cache des disparités géographiques, avec selon les endroits une majorité de l'une ou l'autre communauté. La proportion des Hans est en progression rapide depuis ces dernières années, avec une politique de colonisation interne du gouvernement chinois, comme au Tibet ou en Mongolie intérieure. Ces 3 provinces sont des marges historiques de la Chine, dont la République Populaire de Chine (RPC) espère consolider l'ancrage à travers la colonisation massive. On observe les mêmes politiques d'assimilation dans ces 3 provinces, avec récemment des remises en cause de l'apprentissage du mongol en Mongolie Intérieure.

 Le Xinjiang (littéralement « Nouvelle Frontière »), plus spécifiquement, a un statut de région autonome . De nombreuses ressources minières et des installations militaires très sensibles rendent le territoire particulièrement stratégique pour la RPC. Il se trouve aussi au cœur des nouvelles routes de la Soie, qui visent à reconnecter la Chine à l'Eurasie via l'intérieur des terres, ce qui renforcerait son commerce et la mettrait à l'abri d'un blocus maritime de son commerce par les USA et leurs alliés.

Il importe toutefois de faire un historique de la région pour comprendre la colonisation chinoise. Le Xinjiang, aussi appelé Turkestan Oriental, a été pour la première fois soumis par la Chine au II° siècle avant J.C., et les populations originelles, plutôt indo-européennes, ont progressivement été éradiquées dans les multiples guerres. La Chine, au gré des dynasties, a plus ou moins affermi son contrôle sur la région, avant de l'abandonner suite à la défaite de Talas contre les musulmans en 751. Ce n'est qu'au X° siècle de notre ère que les Ouïghours se sont installés dans ce qui s'appellera le Xinjiang, chassés de Mongolie par une tribu turque rivale, et se sont progressivement sédentarisés. A l'époque, les Ouïghours étaient bouddhistes ou chrétiens nestoriens, ils se convertiront progressivement à l'islam au contact des populations voisines d'Asie Centrale et seront annexés sous une même bannière verte par l'Ouzbek Tamerlan au XIVe s. (note explicative : les Mongols ont accueilli le nestorianisme avant d'adopter comme religion principale le lamaïsme, mais à aucun moment l'islam)

  L'actuel Xinjiang n'a été incorporé à la Chine qu'au XVIII° siècle, par la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) à qui il doit son nom. C'est à partir de ce moment que, pour repeupler un territoire vidé de ses habitants, la colonisation chinoise a vraiment commencé. Enfin, il faut rajouter une parenthèse de relative autonomie, fruit d'une situation générale de chaos , entre la révolution chinoise de 1912 et l'intégration définitive à la RPC en 1949. La RPC se sert de l'argument de la présence chinoise ancienne, pré-ouïghoure, pour asseoir sa légitimité sur la région et justifier son impérialisme. En somme, la région a toujours été disputée et faisait partie du « Grand Jeu » du XIX° siècle avec le Royaume Uni et la Russie. L'argument de légitimité territoriale de l'un ou l'autre camp est donc caduc, les populations originelles ayant depuis longtemps disparu.

 On voit donc que le Xinjiang fait historiquement partie de la zone d'influence de la Chine, et que celle-ci y était présente bien avant les Ouïghours. De plus, ceux-ci ne sont plus indépendants depuis 1000 ans. Cela n'empêche pas les revendications nationales, plus dans l'optique d'un Xinjiang indépendant que d'un état-nation ouïghour. Ces revendications se font en réaction à la domination chinoise, et se sont renforcées depuis la fin des années 1980, dans la foulée des événements de Tian An Men. Après une phase de contestation pacifique avec des grandes manifestations, le mouvement indépendantiste est rentré dans la lutte armée suite à la répression des autorités . Les attentats à la bombe contre des bâtiments officiels se sont multipliés dans les années 1990, de même que diverses révoltes paysannes, entraînant toujours plus de répression. Les principaux troubles ont eu lieu en 2008, avec des attentats, manifestations et forte répression. L'événement le plus marquant de cette période est l'émeute de juillet 2009 quand des manifestants ouïghours ont attaqué les Hans avec la ferme intention de les massacrer. La police a alors tiré dans la foule, faisant au total entre 200 et 800 morts selon les sources (en comptant les 2 côtés). Le mouvement indépendantiste du Xinjiang et des Ouïghours n'est pas unifié, et compte de nombreuses organisations en exil, avec des revendications variables. De fait, une des principales organisations est le Parti Islamique du Turkestan, mouvement djihadiste qui est sur la liste des organisations terroristes internationales, proche d'Al Qaïda. Le PIT a revendiqué plusieurs attentats meurtriers en Chine contre des civils jusque dans les années 2010, y compris une attaque à la voiture bélier sur la plan Tian'An Men en 2013. Un camp d'entraînement djihadiste a été détruit par l'armée chinoise au Xinjiang en 2007. On compte environ 3000 combattants du PIT dans la poche d'Idleb en Syrie aujourd'hui.

 Témoignage : à l'été 2017, la situation était très tendue au Xinjiang : de très nombreux checkpoints parsèment les routes, où l'on doit régulièrement faire contrôler et enregistrer son identité. En ville, les Hans vivent retranchés en communautés . Ils sont organisés en milice d'auto-défense populaire par la police, avec pour chacun un casque, un bouclier et un gourdin chez eux. Ils sont entraînés à réagir à une attaque, et se relaient pour garder le portail de la communauté. Les communautés sont protégées par des barbelés, de même que les hôtels accueillant les touristes étrangers ou chinois, et tous les bâtiments officiels. La police patrouille avec des véhicules blindés, et des avions de chasse survolent régulièrement les villes. Toutefois, les Ouïghours ne sont pas parqués dans des ghettos, mais croisent les Hans dans les rues sans animosité particulière. Une ségrégation de fait est en place, mais les musulmans ne sont pas ostracisés ou exclus de la société . De plus, il faut se méfier des rumeurs occidentales et anti-chinoises. On parlait de la destruction du centre historique de Kashgar par les autorités pour en expulser les Ouïghours, mais il n'en est rien. Ils y vivent toujours, et les vieilles maisons ont même été rénovées pour être préservées et valorisées. Les anciennes maisons insalubres ont été détruites, mais elles devaient l'être, car elles proposaient des conditions de vie indignes à leurs habitants (un peu comme les vieux hutong à Pékin).

 Les camps d'internement ont été institués dans les années 2010, pour y parquer les personnes soupçonnées de radicalisme islamiste et en réaction aux attentats du PIT. Ce n'est qu'à partir de 2017 que le phénomène a pris de l'ampleur, sous l'impulsion du nouveau gouverneur de la province, Chen Quanguo . Cette politique d'internement massif a suscité des contestations au sein même du PCC local, qui a été purgé par Chen Quanguo. A noter que le caractère autonome de la province rend les actes de son gouverneur moins dépendants du gouvernement de la RPC, qui n'est donc pas forcément directement responsable de « l'excès de zèle » de Chen Quanguo. Le but de ces camps est la rééducation des musulmans du Xinjiang, qui passe notamment par le travail forcé. Chen Quanguo dit que ces camps doivent « enseigner comme des écoles, être gérés comme l'armée et défendus comme des prisons ». On y retrouve les grands principes du laogaï, les camps de rééducation par le travail sous la révolution culturelle (et au-delà, ils ont été supprimés par Xi Jinping à son arrivée au pouvoir en 2012). L'objectif est une sinisation forcée des minorités musulmanes, et de contrer par là la menace djihadiste et indépendantiste . Les détenus sont relâchés quand ils ont acquis un certain nombre de points de bonne conduite ou de sinisation. Plusieurs millions de personnes sont passées par ces camps, qui sont encore pleinement actifs. Des cas de torture ont été relatés, mais on ne peut en aucun cas parler d'extermination ou de génocide. Les grandes entreprises transnationales, chinoises comme étrangères, exploitent la main d'œuvre de ces camps pour produire à bas coût.

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 Ne nous cachons pas que la "question des Ouïghours" pose un problème à toute la communauté humaine attachée aux libertés, aux droits de l'homme et, plus largement aux valeurs qu'on appellera "humanistes". Car il est indéniable qu'une main très musclée a entrepris de faire régner au Xinjiang une forme d'ordre qui répond totalement aux très ancestraux critères de Pékin dans ce domaine : sous l'Empire, la formule stéréotypée du mandarin venant faire son rapport annuel à l'Empereur était "La paix règne dans l'Empire". C'est probablement le genre de formule que cherchait à faire coller à la réalité Chen Quanguo, gouverneur du Xinjiang depuis 2016 qui vient d'être remplacé à ce poste . Il n'est pas douteux que la Chine, réagissant aux attentats terroristes qu'elle a subis inspirés par un islamisme politique dont elle connaît la provenance, aux très violentes émeutes anti-Han de juillet 2009 et aux risques d'infiltrations étrangères sous couvert religieux, a décidé de frapper fort. Les camps de travail forcé, sans être défendables pour autant, sont aussi vieux que la Chine elle-même (comment s'est bâtie la Grande Muraille ?) et beaucoup de Hans en ont fait jusqu'à très récemment la douloureuse expérience. Il n'est pas douteux non plus que Pékin a entrepris une sinisation (ou plus exactement une "hanisation") de cette immense région à sa marge occidentale en y "déplaçant", sur un mode plus ou moins volontaire, des populations Han (par exemple venues à des conditions très favorables des zones submergées par la réalisation du grand "Barrage des Trois Gorges" du Yangzi). Qu'on ait affaire à une sorte de "colonisation" intérieure avec le déploiement à grande échelle de la culture du coton et que cette culture intensive et gourmande en eau pourrisse durablement les sols n'est pas douteux non plus.

 Mais le terme de "génocide", si unanimement martelé à grand renfort de cymbales dans nos médias unanimes en vue de déclencher notre indignation, est sans doute à prendre avec précaution. Il est vrai que la Chine cherche impérativement à se prémunir, en serrant durement la vis s'il le faut, contre toute forme de sabotage de son initiative des "Nouvelles Routes de la Soie" pour laquelle cette région du Xinjiang est cruciale, mais il est tout aussi vrai que ceux qui supportent mal la montée en puissance de Pékin ont tout intérêt à contrecarrer par tous les moyens disponibles la possible réussite de ce projet colossal. Dans ces cas-là, tous les moyens sont bons et le vocabulaire, sous couvert d'innocence, peut être un des plus meurtriers puisqu'il sert (à peu de frais) à mobiliser en faveur de son camp une opinion mondiale si facile à enrôler dans de "justes" combats. Il ne faut pas s'y tromper, c'est une guerre féroce (qu'on dira "tiède" mais qui peut chauffer très vite) qui se déploie dans cette vieille poudrière de l'Asie Centrale, ancienne aire du "Grand Jeu" que tout le monde convoite encore. Ne soyons pas naïfs dans nos (justes !) combats pour la justice et la liberté partout dans le monde : tenons la ficelle par ses deux bouts et n'oublions pas que la realpolitik se moque bien de nos pétitions. Des intérêts énormes sont en jeu dans un gigantesque jeu de go où le Xinjiang est un des "territoires".

 Il est clair que le problème du Xinjiang ne date pas d'hier et que son intégration à la "Chine une et indivisible" continue à poser de gros problèmes. Ce territoire, comme celui du Tibet, a depuis longtemps déclenché des convoitises (à commencer par celles des Arabes au VIIIe s.) et a fait loucher d'envie dans le cadre du "Grand Jeu" (à l'aube du XXe s.) l'Angleterre et la Russie. Sa langue et sa religion le mettent clairement hors de l'ordre culturel plurimillénaire des Chinois et le tournent plutôt vers les turcophones de l'ouest. Il a vu l'URSS démembrée en 1991 accorder une pleine autonomie politique à des voisins avec lesquels il a beaucoup en commun. Il jouxte une redoutable et très instable poudrière en ce début de XXIème siècle : Pakistan et Afghanistan où rien n'est véritablement réglé. La Chine peut d'autant moins se résoudre à lâcher du lest qu'elle a établi au Xinjiang toutes ses bases militaires et spatiales sensibles. L'enjeu stratégique est immense. Et le problème installé dans la durée.

 Pour conclure, on voit qu'il s'agit avant tout d'une affaire intérieure chinoise, produit d'un Etat ultra-autoritaire avec des minorités dont les revendications sont prises en otage de groupes islamistes terroristes. Certes le traitement de la minorité ouïghoure par la RPC est condamnable, mais il faut aussi rester rationnel et ne pas céder aux rumeurs d'origine douteuse, même si les informations sur la situation sont difficiles à avoir. De même, les firmes transnationales qui se servent des camps comme réservoir de main d'œuvre sont tout aussi condamnables que les actions des autorités.

 La réponse à cette situation se situe donc dans l'anti-impérialisme, l'anticapitalisme et l'internationalisme, dans une synthèse entre d’une part, la dénonciation des violations inacceptables de droits de l’homme et l'injonction à la protection des droits des minorités et d’autre part, la prise en considération que chaque Etat, et notamment la Chine gère ses affaires intérieures de façon autonome.

Pierre Boutry,

Tag(s) : #Politique étrangère, #ASIE
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