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Didier Ratsiraka, l’ancien président emblématique de Madagascar est mort le 28 mars à l’âge de 84 ans.Ce brillant capitaine de corvette, ancien ministre des affaires étrangères, avait été président du Directoire militaire composé de 18 officiers issus des différents corps de l'armée, après l’assassinat inexpliqué de l’ancien chef de l’Etat, le colonel Ratsimandrava, en févier 1975. Il forma autour de lui un groupe "socialiste" et indépendant, de rupture avec la politique post-coloniale de Philibert Tsiranana, le premier Président Malgache après l’indépendance du pays en 1960.

Le 26 août 1975, après avoir rédigé et fait publier la "Charte de la révolution socialiste malgache", Didier Ratsiraka, à l'issue d'une campagne référendaire, fit approuver sa nomination à la Présidence de la République par 94,66 % des suffrages exprimés.

Didier Ratsiraka présida aux destinées de la grande île de l’océan Indien de 1975 à 1991 puis de 1997 à 2002.

Didier Ignace Ratsiraka est né le 4 novembre 1936 à Vatomandry sur la côte Est. Sa mère appartenait à l’ethnie Betsimisaraka. Son père était un fonctionnaire de l’administration coloniale et un dirigeant local du PADESM (Le Parti des déshérités de Madagascar), qui devint Le Parti social-démocrate (PSD) qui domina la vie politique malgache jusqu'à la chute de Tisranana en 1972.

 En 1976, Ratsiraka fonde son parti politique, l’AREMA (Avant-garde de la révolution socialiste Malgache), parti de la gauche marxisante et anti-impérialiste. Il déclare que la lutte des classes est ouverte.  Dans les pays en voie de développement, les classes sociales ne s’articulent pas de la même façon que dans les pays occidentaux, car la bourgeoisie locale entretient des liens et des rapports de dépendance avec celle de l’ancien pouvoir colonisateur et plus largement internationale. La grande masse de la population est paysanne (80 %), soumise à des dépendances économiques et politiques à l’égard des élites nationales et à l’héritage coutumier et traditionnel d’une société qui était structurée en castes. Seule, la bourgeoisie nationale, la petite, la moyenne et la grande, urbanisée, est instruite et joue un rôle politique, s’accapare tous les pouvoirs : économique, les postes dirigeants dans l’armée, la police, la gendarmerie, les institutions politiques. Avec le développement industriel et l’urbanisation de la société, naît et se structure aussi une classe ouvrière, mais peu représentée, à côté d’une couche de petits artisans et commerçants dans les villes, en marge des populations paysannes majoritaires, et tous ceux qui n’ont pas accès à la terre dans les villages, au travail dans les villes, vivent dans des bidonvilles et subsistent par des activités marginales, voire criminelles. Ce groupe flottant, les Zoam où les jeunes dominent a joué un rôle non négligeable dans des révoltes périodiques, manipulés par des groupes d’intérêt des clans familiaux et de la rivalité traditionnelle entre les héritiers de l’ethnie Mérina[1] des Hauts-plateaux, et « les côtiers » favorisés par la puissance coloniale. La bataille des idées ayant pour but de transformer en profondeur la société dans le sens de la nouvelle orientation socialiste exigeait une adhésion du peuple et la cohésion des élites dirigeantes, sur une très longue période. L’île n’a jamais été l’objet de conflits ethniques depuis son unification sous la férule impériale Merina aux XVIIIe et XIXe siècles.  C’est le pouvoir colonial qui a instrumenté une opposition entre « côtiers » et dirigeants des « Hauts-plateaux » par méfiance envers l’ancienne administration royale mérina.

L’enjeu pour Ratsiraka, était de dépasser le principe d’une nouvelle répartition des prébendes entre les castes afférentes au pouvoir. Il souhaitait aussi mener une politique d’indépendance véritable, rompant avec l’influence néocolonialiste de la France, par la création d’une monnaie échappant au franc CFA, de la fin de l’occupation militaire avec l’évacuation de la base et de l’arsenal de Diego-Suarez. Il s’est appuyé sur les rivalités des blocs soviétiques et occidentaux, bénéficiant d’aides économiques et militaires de l’URSS de la Chine, de la Corée du Nord, tout en recherchant celle des Etats-Unis. C’était plus qu’un marxiste, un véritable nationaliste malgache. 

La France le lui a fait payer avec l’aide de la la bourgeoise malgache, qui s’est regroupée pour défendre ses privilèges face au danger d’une révolution sociale des masses paysannes et urbaines pauvres. En particulier la bourgeoisie protestante formée par les pasteurs qui ont toujours joué un rôle important depuis l’Etat merina, à travers le Fanjakana, rivale de la fraction merina de la capitale qui avait repris les rênes du pouvoir avec Ramanantsoa... Cette gauche nationale et socialisante, était plus une menace pour la bourgeoisie que les divergences d’intérêts avec les notables provinciaux. Ce qui était en cause, c’était le droit réservé de l’exercice du pouvoir par les élites bourgeoises.

Le Boky Mena, était une sorte de petit livre rouge : la Charte de la Révolution Socialiste MalgacheSelon ce document, la nouvelle République démocratique s’appuyait sur cinq piliers : - le CSR composé de 9 officiers, présidé par Ratsiraka qui nomme et révoque les ministres. Il est le véritable exécutif du pays, le lieu du pouvoir suprême. Une inspiration de type maoïste. - les paysans et les ouvriers, les jeunes intellectuels, les femmes, les Forces armées avec la création d’une Armée Populaire Nationale - . Une inspiration de type maoïste.

- Une Politique étrangère de non-alignement ;

-  Des Réformes rurales dans le sens du Fokolonona, la démocratie traditionnelle des conseils paysans. Mais Ratsiraka pense que le pouvoir doit rester centralisé. Le peuple dit être guidé et orienté, éduqué pour former des citoyens conscients et responsables.

- La Malgachisation des secteurs économiques et de l’enseignement. (ce qui a abouti à un affaiblissement des niveaux d’éducation et technologiques).

- L’Arema est le principal membre d’un Front National pour la Défense de la Révolution (FNDR), qui regroupe six autres organisations de la gauche socialiste. Ce Front ne fonctionne pas comme un parti unique. C’est un pouvoir centralisé, loin d’être une dictature ou une tyrannie sanglante et autoritaire, mais l'Etat n’en contrôle pas moins les activités des partis politiques…

En 1989, la situation géopolitique change. Le mur de Berlin est « tombé » La voie socialiste n’est plus le chemin du paradis et en 1990 à Madagascar, un vent d’opposition se lève aussi : le Mouvement des Forces vives émerge. Il regroupe 16 partis politiques et 50 organisations sociales, avec Albert Zafy comme un des chefs de file de la contestation. Le 10 août 1991, plus de 400 000 manifestants défilent dans les rues d’Antananarivo. Convoquée par le Conseil œcuménique des Eglises sur la place du 13 Mai, une foule immense se met en route vers le Palais présidentiel d'Iavoloha pour réclamer la démission de Ratsiraka. Ce fut le « Diaben’ny Fahafahana » ou grande marche pour la liberté. Jusqu’à la prochaine élection présidentielle, Didier Ratsiraka n’est plus qu’un président symbolique assurant la continuité de l’Etat. Un Comité pour le redressement économique et social (CRES) provisoire est créé pour préparer la IIIème République. En 1992, le docteur Albert Zafy est élu Président de la République, destitué à son tour sous les coups d’une cabale politico-religieuse.

« L’Amiral rouge » est à nouveau élu en 1997, pour un virage économique libéral. Le 29 décembre, Ratsiraka remporte de justesse le second tour avec 50,71 % des suffrages contre 49,29 % pour le président sortant, Albert Zafy. Le taux de participation est faible, 49,66 %. Ratsiraka n’est élu que par un quart des électeurs.

Le 31 janvier 97, Ratsiraka propose un référendum constitutionnel pour Une République Humaniste et Ecologique, et soumet une constitution amendée qui rétablit les pouvoirs présidentiels.

Ce nouveau virage idéologique, s’il a pour projet une vie dans les villages en harmonie avec la nature, va devoir s’affronter au défi du tavy, la culture traditionnelle sur brûlis qui brûle le pays. Il va devoir aussi s’opposer à l’exploitation illégale des bois précieux et en particulier au trafic du bois de rose.

Madagascar regorge de matières premières : zinc, nickel, cobalt, fer, cuivre, cacao, thé, arachide, coton, riz, épices. Mais qui fixe le prix de ces produits, la part qui revient au pays producteur quand ils sont exploités ? Ratsiraka voudrait favoriser un développement endogène et développer la coopération régionale au sein de l’Océan Indien. Mais, Didier Ratsiraka ébauche les réformes économiques imposées depuis juin 96 par le FMI et la Banque Mondiale, comme rendre payants les soins hospitaliers et l’école, et privatiser les entreprises... Il ne suffit pas de privatiser les entreprises pour que le pays se sorte du sous-développement. En fait, les projets n’aboutissent pas, ils restent dans les cartons des ministères, et les crédits sont détournés, les aides disparaissent sans que les réformes et les travaux se concrétisent.

La corruption frappe à tous les niveaux : des services publics de base au sommet de l’Etat. La corruption de l’entourage présidentiel est aussi notoire que la défaillance de l’Etat, pendant que la population s’appauvrit. Le sentiment est que rien ne change, que rien ne peut changer.

En 2002, Ratsiraka est chassé de la présidence par son opposant ultra-libéral Marc Ravalomanana, à l’issue d’une élection présidentielle controversée. Marc Ravalomanana prétendra avoir été élu dès le premier tour, contestant les résultats officiels. Malgré la décision de la cour suprême pour l’organisation d’un second tour, celui-ci n’aura jamais lieu. Les deux camps vont s’affronter pendant six mois, faisant de nombreuses victimes tant civiles que militaires, les routes étant bloquées par les partisans de Ratsiraka, les ponts ayant sauté. L’amiral doit finalement s’exiler en France en Août 2002, pendant neuf ans. En 2003, le président déchu est condamné par contumace à dix ans de travaux forcés pour « détournement de deniers publics » puis à cinq ans de prison ferme pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Ses peines seront toutefois annulées en 2009.

Si des factions luttant pour l’accès ou le maintien au pouvoir peuvent expliquer l’histoire parfois mouvementée de la république malgache, le partage du « gâteau » entre les mêmes couches sociales bourgeoises reste une constante jusqu’à nos jours.

En dollars constants, Madagascar décroche du continent africain, lui-même largement à la traîne des autres régions du monde, mais la Grande Île a vu le pouvoir d’achat de sa population amputé d’un tiers de sa valeur entre 1950 et 2015, alors que celui de l’Afrique subsaharienne a presque triplé (2,8).

Les élites, côtières ou merina, les représentants des Eglises, des groupes économiques, des intérêts étrangers, sont toujours là, enfermés dans une logique de profit ou de défense d’intérêts particuliers à court terme. Seul Ratsiraka avait cherché l’appui de la grande masse en souhaitant répondre aux aspirations populaires et nationales, celles de cette grande majorité, essentiellement rurale, constamment exclue.

Aucun des régimes n’a permis de « faire valoir le principe d’équité pour réduire les inégalités sociales. La pauvreté et l’extrême misère ont produit des mécontentements périodiques et sporadiques, des violences. Mais les mobilisations, si elles ont parfois conduit au renversement des régimes en place, utilisées par des politiciens pour accéder au pouvoir, n’ont jamais perduré pour se transformer en utopie révolutionnaire.

A Madagascar règne une économie de rapine depuis 60 ans, avec des rentes faciles à prélever sur les ressources naturelles et les aides extérieures. Ces élites, environ 10 000 personnes sur une population de 25 millions d’habitants prennent tout. Elles sont attachées à un ordre établi qui les maintient au sommet et se satisfont du gâteau qu’elles se partagent. Elles ne veulent surtout pas prendre le risque de voir de nouvelles personnes entrer dans le partage. Quand un nouveau veut une part du gâteau, comme Ravalomanana ou Rajoelina, c’est la crise.

Les forces politiques, syndicales, associatives, pouvant pousser au changement, sont faibles, les travailleurs du secteur informel sont marginalisés, et les paysans sont dispersés sur tout le territoire, loin des centres de décision politique. Au fil des ans, le pouvoir est toujours partagé ou revendiqué par le même groupe d’acteurs.

Allain Louis Graux

    1ier mai 2021

Pour en savoir plus :

PANORAMA SUR MADAGASCAR - Pays d’avenir ou d’infortune – Editions Sydney Laurent (ISBN : 979-10-326-3738-8).

Par Allain Louis Graux – [PRIX : 22,90 € - Format numérique : 9,99€]

http://allaingraux.over-blog.com/2020/10/publication-de-panorama-sur-madagascar-pays-d-avenir-ou-d-infortune.html

La situation actuelle

L’ONU a mis en garde vendredi contre le désastre humanitaire qui menace Madagascar où les effets dévastateurs d’une sécheresse sévère ont encore été aggravés. La famine est générale dans ce pays ravagé par les cyclones, la sécheresse au Sud, les paysans et les habitants des bidonvilles souffrent de malnutrition, des enfants meurent de faim

à cela s’ajoute la crise sanitaire avec un président, Rajoelina, qui prétend soigner la Covid avec une potion magique à base d’artémisia, une plante endémique de la grande île, baptisée Covid Organics ou CVO, présentée par les autorités comme un remède au virus. « Cette tisane donne des résultats en sept jours», se gausse le chef d'État, ingurgitant une dose. « Je vais être le premier à boire ça aujourd'hui, devant vous, pour vous montrer que ce produit guérit et ne tue point», martèle-t-il[2]. Andry Rajoelina a lancé vendredi la version gélule de cette potion.

A partir du mois de juillet 2020, les statistiques ont montré une forte progression du coronavirus. Entre le début et la fin du mois, le nombre de cas recensés est passé de 2 300 à plus de 10 000 (avec un pic à plus de 600 nouveaux cas en 24 heures enregistré le 17) et le nombre de décès a dépassé les 100. Un mois plus tard, fin août, le bilan est de presque 15 000 cas et de 191 morts. L’OMS reste extrêmement sceptique et refuse de conseiller la consommation du produit. Elle appelle, par contre, les chercheurs à mener des essais cliniques sur l’artemisia.

« Depuis la mi-mars, le Covid s’est réveillé. Plus dur que jamais. Les hôpitaux débordent de patients. Les malades manquent d’oxygène et en meurent. Et la maladie dégénère plus vite en forme grave et en décès. L’assassin, cette fois-ci, s’appelle « variant sud-africain »[3].

L'Etat a finalement donné son feu vert pour un recours à la vaccination, remarque Madagacar Tribune. Après une concertation entre les membres de l'académie nationale de médecine de Madagascar et le chef de l'Etat Andry Rajoelina, le gouvernement malgache a finalement décidé de recourir au vaccin, sans abandonner pour autant le remède anti-Covid local, le Covid Organics (CVO). La vaccination reste cependant facultative.

75% de la population vivait toujours sous le seuil international de pauvreté de 1,90dollar en 2019 un taux nettement supérieur à la moyenne régionale de 41%.

En 2020, l’impact économique, social et budgétaire de la crise du coronavirus a été brutal :

- 75% de la population vivaient toujours sous le seuil international de pauvreté de 1,90dollar en 2019 un taux nettement supérieur à la moyenne régionale de 41%.

- L’indice de capital humain de Madagascar est l’un des plus faibles au monde, le pays se classant à la quatrième position en termes de malnutrition chronique, avec près d’un enfant sur deux de moins de cinq ans souffrant de retard de croissance. En 2012, 1,4million denfants auraient abandonné l’école primaire[4].

Transparency International-Initiative Madagascar et le mouvement Rohy, soulignent « le manque de transparence dans la gestion des allocations dans la lutte contre la Covid-19 » à Madagascar.

Les actions publiques attendues depuis des années ne semblent pas à l’ordre du jour. Les projets envisagés dans le cadre d’un plan Marshall se consacrent dans leur majorité sur des infrastructures n’ayant que peu d’impact sur la croissance, poursuivant l’illusion d’un Madagascar sortant de la crise par une croissance accélérée. Aucune réponse domestique ne s’ébauche face aux défis d’une société un peu plus enfermée dans ses contradictions et ses inégalités.

 

[1] Le pays comprend 18 ethnies partagées entre les descendants du peuplement du sud-Est asiatique et les « africains « côtiers ». Mais les métissages ont abouti à une véritable nation, avec une langue, une cosmogonie religieuse commune, une véritable civilisation et culture malgache. Aujourd’hui, les religions chrétiennes dominent les croyances de 60 % de la population, avec un léger avantage aux cultes protestants, mais les rites traditionnels, comme le « retournement des morts », sont respectés par tous.

[2]https://www.lefigaro.fr/international/potions-magiques-bougies-et-desinformation-les-remedes-ubuesques-de-chefs-d-etat-face-au-coronavirus-20200423

[3] Jeune Afrique - Covid-19 : à Madagascar, la riposte face au variant sud-africain - 09 avril 2021 Par Emre Sari

[4] Source : Banque Mondiale

Tag(s) : #GEOPOLITIQUE, #MADAGASCAR, #Politique étrangère, #géopolitique, #international
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