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COLOMBIE.

 

L'EXPLOSION SOCIALE DU 21 NOVEMBRE 2019 ET SES SUITES (Extraits de l'article de Daniel Libreros Caicedo . "A l'Encontre". 25.12.2019. Imprecor.

 

1) L'EXPLOSION

Le 21 novembre, la Colombie a connu une explosion sociale sans précédent dans l’histoire du pays depuis le milieu du siècle dernier. Ce jour-là, le Commandement National de Grève [CNP en espagnol] a appelé à une marche de protestation contre les annonces de contre-réformes économiques régressives. Le CNP est composé par les centrales syndicales [Central Unitaria de Trabajadores-CUT, Confederación General de Trabajadores-CGT, Confederación de Trabajadores de Colombia-CTC] et par des organisations d’étudiants, de paysans, d’Indiens, de retraités et de militants pour l’environnement qui, ces dernières années, avaient conduit la résistance de ces secteurs sociaux face aux politiques de l’Etat colombien. L’appel aux mobilisations a été lancé par les centrales syndicales, répétant la configuration des années précédentes avec des marches habituelles à la fin de l’année afin de peser sur la négociation du salaire minimum avec le gouvernement qui, par obligation légale, doit les convoquer dans cette période. La capacité limitée de convocation des syndicats tient au faible taux de syndicalisation. Il ne représente que 4% du nombre total de salarié·e·s. Ce qui trouve son origine, en partie, dans la législation réactionnaire du travail et aussi par la criminalisation de la résistance syndicale [1]. En termes de structure interne, cette fragilité dans la capacité de «négociation sociale» renvoie à l’isolement résultant d’une forme d’organisation verticale et fermée. Ce qui, en termes de fonctionnement, implique des accords «au sommet» entre les directions syndicales bureaucratisées, les partis de gauche et la gauche sociale non partisane. En outre, leurs plates-formes d’action sont réduites à la sphère des revendications les plus immédiates.

 

Tout laissait présager une manifestation de routine. Cependant, au cours des semaines précédant le 21 novembre (21N), les tensions sociales qui se sont manifestées ces derniers mois dans les quartiers, les universités, le secteur informel et les chômeurs, ont commencé à converger vers cette échéance fixée au 21 novembre. L’actualité internationale y a contribué: au même moment, le mouvement indigène équatorien a eu raison de la tentative d’imposer un plan d’ajustement et au Chili – pays emblématique du néolibéralisme latino-américain, montré en exemple par les technocrates – a éclaté une gigantesque explosion sociale qui tient encore en échec le gouvernement Piñera. Ensuite, «l’effet de contagion» a encouragé les désespérés de l’un des pays les plus inégaux de la région. L’exigence de plus grands sacrifices imposée à une population de plus en plus appauvrie s’est coagulée avec le mouvement d’indignation provoqué par la «routine» des assassinats quotidiens de dirigeants sociaux – sans que l’on en trouve les responsables – et avec la corruption pratiquée en toute complicité par les politiciens et les grands magnats afin de se partager le patrimoine public. Cela dans un contexte d’une justice muselée par les puissants et qui obéit au principe d’impunité.

 

Pour cette raison, le 21N a fini par devenir une mobilisation massive en incorporant de larges couches de la population qui sont descendues dans la rue pour protester contre les multiples formes d’oppression produites par l’ordre établi et le cynisme de ses représentants politiques. Pour la première fois depuis des décennies, les rues des grandes villes du pays ont vu défiler des millions de personnes malgré le chantage du gouvernement, malgré les proclamations de couvre-feu, malgré les perquisitions sélectives avant les manifestations, bref, malgré les menaces classiques de terrorisme d’Etat.

 

Les mobilisations du 21N ont eu le soutien nocturne sonore des cacelorazos dans les quartiers, un bruit complice des déclarations et proclamations lues dans la rue, confirmant ainsi l’énorme légitimité sociale de la grève. Les jours suivants, les marches et les cacelorazos se sont poursuivis dans les rues, les quartiers et sur les places, accompagnés par la présence de groupes musicaux et théâtraux. Un spectacle de joie collective, de combat et d’art de rue.

 

Le dimanche 8 décembre, quelque 300’000 personnes ont assisté au «concert de la grève» dans différents endroits du centre de Bogota, auquel ont participé des orchestres de jeunes qui ont voulu manifester leur solidarité avec les manifestant·e·s. Lorsque les organisateurs ont demandé des autorisations pour réaliser la journée artistique, la mairie leur a proposé le seul Parc Simón Bolívar, un lieu dans la ville qui permet la concentration de milliers de personnes, conçu pour ce type de spectacles. Dès lors, les organisateurs ont rejeté l’offre en s’emparant des rues de la ville avec des scènes fixes ou installées sur des camions. Il s’agissait de prolonger la joie dans tout l’espace public, disaient-ils. Ils confirmaient de la sorte qu’existe un sentiment populaire de réappropriation de l’espace public, un sentiment accompagné de la conviction que le temps est venu d’abandonner la peur qui nous a condamnés, pendant des décennies, à en être exclus. Un sentiment de réappropriation qui s’exprime dans les conversations quotidiennes par cette formule symbolique: «Ce pays n’est plus le même après le 21N».

 

2) L’ÉCHEC DU GOUVERNEMENT DANS L'APPLICATION D'UNE POLITIQUE DE SÉCURITÉ INTÉRIEURE (suite)

 

Le 21 novembre, le jour de la grève nationale, la population a dû faire face à une autre forme de terreur d’Etat, les brigades antiémeutes ESMAD (Escuadron Movil Antidisturbios), une force de police spécialisée dans la répression des manifestations. Créées en 2007 sous le deuxième gouvernement Uribe, ces brigades ont provoqué la mort de plusieurs personnes et ont à leur «actif» de nombreuses arrestations et passages à tabac. Mais au milieu d’une explosion sociale comme celle que nous connaissons actuellement, ce comportement arbitraire a suscité un rejet encore beaucoup plus grand. Le 23 novembre, au centre-ville de Bogota, un membre de cette brigade anti-émeute a gravement blessé un lycéen de 18 ans, Dilan Cruz, en lui tirant dessus à bout portant. Dilan est mort quelques jours plus tard dans un hôpital de la ville, devenant un symbole de la résistance actuelle. Le 11 décembre, des membres du même escadron, se servant d’une voiture banalisée, ont tenté d’enlever deux étudiants qui participaient à un rassemblement devant les bâtiments de l’Université Nationale. Un citoyen, alerté par les cris des jeunes, a commencé à enregistrer la scène, est monté dans son véhicule et a suivi la «voiture fantôme» jusqu’à la forcer à s’arrêter. Il a contraint les occupants à s’identifier. Ce fait a accru la stupeur des citoyens. De nombreux manifestants ont été tabassés et traduits en justice, d’autres, comme au Chili, ont perdu un œil. Face à ces actes méprisables, l’une des revendications centrales et unificatrices de la grève, ainsi que du mouvement démocratique dans son ensemble, est la dissolution de l’ESMAD, qui, cette fois-ci, n’a pas pu arrêter l’avalanche de rue.

 

3) LES DÉFIS POSÉS PAR LA NOUVELLE SITUATION POLITIQUE.

Depuis le 21N, le pays a vu l’émergence d’un mouvement pluraliste impliquant les salarié·e·s, les habitants des quartiers, les classes moyennes écrasées par les impôts et l’usure bancaire dans les villes. Dans cette convergence sociale, il convient de souligner le rôle des mouvements de jeunesse qui se sont affirmés dans l’affrontement, pour revendiquer des droits et expliciter leur distance face à une guerre qui ne les concerne plus. Ces expressions de la jeunesse ont des antécédents dans les mouvements de résistance universitaire d’il y a quelques années. En effet, en 2011, le Conseil national des étudiants [Mesa Nacional Estudiantil] a réussi – grâce à une protestation très large – à faire échouer un projet de réforme universitaire promu par le gouvernement de Juan Manuel Santos et l’année dernière, un autre mouvement de même nature a réussi à obtenir des ressources budgétaires supplémentaires par rapport à celles prévues par le gouvernement actuel. Mais aujourd’hui, l’éventail de la mobilisation des jeunes est beaucoup plus large; il inclut la présence de jeunes qui n’ont pas accès à l’université, ou alors ceux qui, ayant obtenu un diplôme, ne trouvent pas d’emploi (12). Il comprend aussi les étudiant·e·s des universités privées, contraints de s’endetter. Il en va de même pour ceux qui, dans les lycées techniques et professionnels, ont déjà reçu des propositions de contrats de travail précaires avant la fin de leurs études, ainsi que pour les jeunes qui, en raison de leur pauvreté, ne peuvent pas terminer les études secondaires et n’ont pas accès aux services de santé privatisés ni ne peuvent prétendre à un minimum de confort dans leur vie.

 

Comme cela s’est produit dans d’autres parties du monde, avec des mouvements sociaux similaires, ce mouvement de jeunes descend spontanément dans la rue pour protester en utilisant les réseaux sociaux, avec l’objectif de dénoncer les conséquences du néolibéralisme mais sans en connaître ses causes (13). Ces jeunes rejettent les institutions et les partis de l’establishment mais, ils ne se sentent pas non plus représentés par les partis de gauche ni par les organisations populaires traditionnelles. Ce mouvement des jeunes n’accepte pas les décisions verticales, les directions autoritaires. Il cherche à démocratiser les décisions, ce qui donne beaucoup de force à leurs actions. En même temps, le mouvement exprime un large pluralisme idéologique au milieu de la dépolitisation à laquelle le néolibéralisme les a condamnés, d’où aussi leur faiblesse.

 

Au sein de cette pluralité idéologique, il convient de souligner deux questions qui mettent en relief la crise civilisationnelle à laquelle le capitalisme contemporain nous a condamnés: celle de la destruction de la nature et celle de la préservation de la société patriarcale, fortement contestée par les jeunes femmes universitaires et professionnelles.

 

Le mouvement social pluriel qui a accompagné les manifestations du 21N n’a pas pu instaurer un rapport de forces lui permettant d’envisager des ruptures institutionnelles, comme la démission du président ou la convocation d’une assemblée constituante, comme au Chili. Cependant, lors de sa courte existence, il a déjà atteint les objectifs suivants:

 

– Vaincre la terreur d’Etat qui, pendant des décennies, a considéré illégales les actions des organisations populaires en appliquant l’état d’exception et en assimilant les manifestants à des appendices de la guérilla.

 

– «Urbaniser» la résistance sociale, à la fois par la manière dont elle a éclos au sein des villes et par les thèmes qu’elle propose dans sa plate-forme revendicative.

 

– Renforcer un mouvement de défense des droits de l’homme qui dénonce les assassinats récurrents de dirigeants sociaux et exige une politique démocratique garantissant la fin définitive du conflit armé.

 

– Placer l’inégalité sociale au centre du débat politique national en tant qu’expression de la crise que traverse le néolibéralisme à l’échelle internationale.

 

Le Commandement national unitaire qui a appelé à la manifestation du 21N maintient le dialogue avec le gouvernement, mais les secteurs de la population qui agissent spontanément, ou qui appartiennent à une diversité énorme d’organisations sociales, se situent en dehors de ce Commandement. Toutefois, ils sont dispersés et ne disposent pas de la capacité de devenir une option politique différente.

 

Pour l’instant, la coordination se fait dans des assemblées de quartier, une forme territoriale de démocratie directe qui répond à la dépossession causée par l’urbanisme néolibéral, qualifiée «d’extractivisme urbain» (14). Ces assemblées de quartier peuvent devenir des expressions supérieures de la démocratie si elles parviennent à se centraliser et à s’articuler avec des mouvements existant à l’échelle nationale et qui résistent aux politiques gouvernementales. Ce pari dépendra évidemment de la suite de la grève dans les premières semaines de 2020, ce qui semble possible dans les circonstances actuelles étant donné les défis posés au mouvement suite à l’affrontement avec le gouvernement. La bataille pour une alternative politique se poursuivra, mais dans un contexte nouveau. Il y a un besoin urgent de coordination unitaire entre ceux d’entre nous qui sommes convaincus de la nécessité de préserver une stratégie anticapitaliste. (Article envoyé par l’auteur, le 15 décembre 2019 ; traduction par Ruben Navarro et rédaction A l’Encontre)

 

_______

 

1) Le département des droits de l’homme de la CUT (Centrale unitaire des travailleurs) a dénoncé l’assassinat de 3000 militants syndicaux depuis la création de cette centrale syndicale au milieu des années 1980.

 

12) A l’Université Nationale, la plus grande université publique du pays, environ 60’000 bacheliers postulent tous les six mois. Seuls 7000 d’entre eux y sont admis. Le chômage des jeunes atteint des niveaux d’environ 22%, un des taux les plus élevés du monde, selon les statistiques et les méthodes officielles.

 

13) Ces mouvements qui tentent de sortir de la marginalité sociale à laquelle ils ont été soumis par le néolibéralisme ont été caractérisés comme des mouvements de «citoyennetés émergentes».

 

14) Le réaménagement des villes fait par les capitaux immobiliers et financiers n’a d’autre but que la recherche de rentes et conduit à l’éviction des populations, tout comme dans les territoires où s’opère l’exploitation d’hydrocarbures et des minéraux. C’est pourquoi il a été qualifié «d’extractivisme urbain».

 

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE
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