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Le soulèvement de 1947

En mars 1947, un soulèvement populaire éclate dans la zone orientale de l’île. L’esprit menalamba[1] reprend de l’ampleur dans certains milieux. Le passé monarchique était omniprésent dans l’argumentaire nationaliste de ce mouvement qui éclata lors de la conquête coloniale. « L’entreprise de relecture du passé monarchique faite par les intellectuels occidentalisés du XXème siècle est différente de celle des menalamba, car elle a assimilé des éléments que ces derniers ne possédaient pas en leur temps[2] ».

Des émeutes éclatent les 29 et 30 mars 1947, elles enflamment toute la côte Est et font des victimes parmi les colons.

« C'est ainsi que le 29 mars, quelques centaines d'hommes simplement armés de sagaies et de coupe-coupe attaquent des petites villes côtières et des plantations. Les insurgés s'en prennent aux Français mais aussi aux Malgaches travaillant pour l'administration coloniale, environ 1900 partisans du PADESM sont tués[3]. » Les colons sont pris au dépourvu et ne peuvent réagir faute de moyens militaires sur place.

La jacquerie s'étend. Elle embrase rapidement toute la partie orientale de l'île, où la misère et les frustrations sont les plus grandes. Les rumeurs les plus folles courent sur le compte des insurgés, soupçonnés des pires atrocités[4]. » Ne comptant initialement que 2000 rebelles, l’insurrection s'étend en avril 1947 jusqu'à la région de Tananarive et à toute la région des Hautes terres, de Fianarantsoa au lac Alaotra, pour atteindre environ 20 000 personnes.

Le MDRM est dissous le 10 mai 1947, les dirigeants sont arrêtés ainsi que les parlementaires malgré leur immunité. Ils ont lancé un appel au calme et rejeté les accusations d’insurrection portées contre eux, fustigé les "crimes barbares". En vain ! Le gouvernement approuve la violation de l’immunité parlementaire, sauf les ministres communistes. Les accusations ne seront jamais démontrées.

Répondant à la demande de Moutet, le gouvernement envoie des renforts militaires, pour l'essentiel des tirailleurs sénégalais. En juillet 1947, ce sont cinq bataillons marocains qui portent à 18 000 hommes les effectifs de l'armée et permettent au pouvoir colonial de redevenir maître du terrain en novembre 1948.

La rébellion parvient à durer plusieurs mois dans les régions isolées de la forêt mais le piège se referme sur le mouvement madécasse. L’armée, encercle les poches de résistance, affame les rebelles et les populations qui les soutiennent. La répression particulièrement violente durera plusieurs mois et se soldera par des dizaines de milliers de victimes. Elle donne lieu à de nombreux débordements et crimes de guerre : tortures, exécutions sommaires, regroupements forcés, mises à feu de villages. Les insurgés arrêtés et torturés sont fusillés dans des wagons par les tirailleurs sénégalais, ou meurent de faim et de maladie. Les chefs militaires de l’insurrection sont traduits devant des cours militaires françaises. Des dizaines d’entre eux sont exécutés.

« Le 5 mai 1947, aux alentours de minuit, les militaires reçoivent l'ordre de tirer sur trois wagons plombés où sont enfermés 166 Malgaches. L'armée était convaincue que les insurgés préparaient un coup de force pour libérer les Malgaches.

Par miracle, 71 prisonniers survivent, incarcérés, torturés, affamés, ils sont exécutés le 8 mai, sans autre forme de procès. Un unique rescapé, laissé pour mort, racontera plus tard son calvaire et celui de ses camarades[5]. »

 

 

Le wagon repeint des fusillés de Moramanga, exposé à Andasibé

(ph.Allain Graux)

 

 

 

En vingt mois, la « pacification » aurait fait 89 000 victimes chez les Malgaches selon les comptes officiels de l'État français. Jean Fremigacci, maître de conférences à Paris-I et enseignant à l'université de Tananarive, établit quant à lui le nombre des morts entre 30 000 et 40 000, dont 10 000 de mort violente et le reste de faim ou de maladie. D’autres estiment le nombre de victimes avec des chiffres variant de 100 et 200 000. Beaucoup de réfugiés enfuis dans les forêts et morts de faim, n’ont pas été comptabilisés par l’administration coloniale.

Les forces coloniales perdent essentiellement des supplétifs malgaches. On relève aussi la mort de 550 Européens, dont 350 militaires. La disproportion des pertes tient à ce que les rebelles ne disposaient en tout et pour tout que de 250 fusils[6].

Joseph Ravoahangy et Joseph Raseta sont déchus de leur immunité parlementaire et condamnés à mort avec d’autres dirigeants : Martin Rakotovao, Max Tata, Augustin Rakotoarisonina, Joël Sylvain. Leur peine sera commuée par la suite en prison à vie. D’autres sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité : Jacques Rabemananjara, Jérôme Ranaivoson, Rabeantoandro, Thomas Razafindralambo 

- à vingt ans de travaux forcés : Rabialahy

- à 5 ans de travaux forcés : Ranarivelo et Raherivelo

- à 10 ans de réclusion : Jules Rakotomalala et Jules Ranaivo.

C’est seulement après l’indépendance, accordée en 1960, que le président Tsiranana obtiendra l'amnistie des trois principaux dirigeants du M.D.R.M.  Le retour dans leur pays sera triomphal.

Le mouvement nationaliste est brisé et sonne le glas du déclin politique merina[7]. Le PADESM devient le principal mouvement politique malgache et c’est donc parmi ses membres que la France recrutera les futures élites de la République.

Des membres du PADESM participèrent activement à la répression contre les insurgés. Des historiens citent Albert, le père de Didier Ratsiraka[8] à Moramanga. Ce qui est contesté par « l’Amiral rouge », enfant à l’époque :

« Mon père n’était pas PADESM. Il n’était pas non plus MDRM. Il ne voulait pas faire de politique, mais entant que Malgache, il aidait les combattants de la révolution. Il cotisait pour armer ceux qui voulaient l’indépendance, les révolutionnaires[9]. »

Le père de Didier était administrateur colonial, fonctionnaire ; certains en ont conclu que côtier, au service de l’Etat français, il le soutenait.

On s’accorde aujourd’hui à attribuer les excès de certains émeutiers à des groupes nationalistes en marge, comme le PANAMA et le Jina, manipulés par les services secrets français.

 

Le monument aux victimes de la répression coloniale

 

L'insurrection de 1947 a été gommée de la mémoire collective des Français mais aussi des Malgaches qui admettent mal que des leurs aient pu être très activement impliqués.

 

 

 

 

 

 

 


[1] Fin 1895, une révolte éclate en Imerina : les insurgés, appelés menalamba, attaquent les églises et les temples et affrontent les troupes françaises ainsi que les troupes malgaches d'un pseudo-gouvernement conservé jusqu'en 1896. La rébellion s'acheva par la reddition des chefs menalamba ou leur exécution

[2] Société et luttes anticoloniales à Madagascar: de 1896 à 194 Par Solofo Randrianja – Karthala éditions. p.118

[3] Source : "Madagascar fiche 55, L'insurrection" ], p. 207, 100 fiches d'histoire du XXe siècle par Caroline Bégaud, Eric Lafon, Tramor Quemeneur, Laure Pitt, éditions Bréal, 2004

[4] https://www.herodote.net/29_mars_1947-evenement-19470329.php

[5]http://www.lemonde.fr/afrique/article/2007/03/27/en-1947-l-armee-francaise-reprimait-violemment-l-insurrection-malgache.

[6] http://ldh-toulon.net/mars-1947-Madagascar-se-revolte.html

[7] La disparition du MDRM fit du PADESM le seul interlocuteur pour négocier l'érection de Madagascar en tant qu'État libre (république autonome) au sein de la Communauté française en 1958, puis enfin l'abrogation de la loi d'annexion de 1896 et la proclamation de l'indépendance souveraine du pays le 26 juin 1960.

[8] L’Amiral Didier Ratsiraka, futur président de la République malgache.

[9] Didier Ratsiraka. Cécile Lavrard- Meyer – Karthala  (2015) - P.12

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