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J’apprends, selon l’agence Reuters[1], que les forces de sécurité éthiopiennes ont tué 33 personnes durant le week-end dernier lors de manifestations dans la région d'Oromia, dans le centre de l'Ethiopie. Mulatu Gemechu, député du Congrès fédéraliste Oromo, a déclaré que des policiers et des militaires avaient exécuté des manifestants dans dix villes de la région, dans laquelle des projets d'expropriation de terres agricoles ont provoqué des tensions depuis plusieurs mois. Le 11 Août L’humanité annonce que la répression des manifestations pacifiques de ces derniers jours a fait près de cent morts.

En cause : les conflits fonciers et les griefs politiques à l’égard des Tigréens qui s’emparent du pouvoir. La politique d’instrumentalisation des appartenances ­ethniques par le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, qui monopolise le pouvoir depuis 1991, est-elle en train de lui revenir en boomerang ? Ces derniers jours, le régime a réprimé dans le sang les manifestations qui secouent les régions d’Oromia et d’Amhara, faisant près de 100 morts et des centaines de blessés, selon un bilan établi par Amnesty international. La capitale, Addis-Abeba, n’est pas épargnée : samedi, les protestataires réunis à Meskel Square ont été brutalement dispersés et la police a procédé à des dizaines d’arrestations. Pour tenter d’éviter toute contagion, les autorités bloquent, depuis vendredi, l’accès aux réseaux sociaux. Sans succès, puisque le mouvement de contestation connaît une ampleur inédite. « C’est un mouvement de masse de désobéissance civile qui n’est pas organisé par les partis politiques, les gens en ont assez de ce régime et expriment leur colère partout », a expliqué à l’AFP Merera Gudina, figure de l’opposition et président du Congrès du peuple oromo[2].

Comme pour d’autres peuples de l’Ethiopie et notamment les ethnies du Sud, c’est la politique autoritaire de développement industriel forcené, de vente des terres ou de leur location à des grands groupes multinationaux, au mépris des droits des paysans et habitants qui est en cause. L’ethnie Oromo est la communauté la plus nombreuse de l’Ethiopie, représentant près de 35 % de la population du pays qui est proche de 100 millions d’habitants.

Depuis novembre 2015, alors qu’une famine touche les populations du Nord-Est (10 millions de personnes) l’Ethiopie est le théâtre d’un mouvement de contestation et d’une répression féroce, dans la tradition autoritaire d’un pouvoir qui ne tolère aucune opposition.

C’est, au départ, un projet d’expansion urbaine d’Addis-Abeba qui a mis le feu aux poudres. Ce plan d’urbanisme controversé, abandonné depuis, menaçait d’empiéter sur les terres ancestrales des Oromo. Ces dix dernières années, déjà, 150 000 paysans oromo ont été chassés de leurs terres par l’explosion démographique de la capitale ou par la location à long terme de terres cultivables à des capitalistes étrangers. Une politique délibérée, puisque, en vertu du droit éthiopien, la terre est propriété de l’État, ses occupants bénéficiant de droits coutumiers. Or, depuis 2010, le gouvernement éthiopien fait des ponts d’or aux multinationales de l’agrobusiness, auxquelles il a octroyé 3 millions d’hectares de terres sous forme de crédit-bail (leasing). Au détriment des éleveurs et cultivateurs locaux déjà durement affectés par de sévères et récurrentes sécheresses. Dans la région d’Amhara, où la contestation est plus récente, c’est la décision du gouvernement central de rattacher un district à la région voisine du Tigré qui alimente la colère.

L’échec d’un fédéralisme ethnique de façade

Ces conflits fonciers se conjuguent avec un ressentiment grandissant à l’égard des Tigréens, accusés d’accaparer les postes clés au sein du gouvernement et des forces de sécurité. L’actuel pouvoir puise en effet ses racines dans le Front de libération du peuple du Tigré, dont les forces se sont substituées à l’armée nationale après avoir chassé du pouvoir le colonel Mengistu Haile Mariam en 1991. « Tous les partis d’opposition accusent (…) le Front révolutionnaire et démocratique des peuples éthiopiens de favoriser la domination et de maintenir les privilèges d’un seul groupe ethnique, celui du Tigré (…) et de dresser systématiquement les groupes ethniques les uns contre les autres pour parvenir à ses fins hégémoniques », écrit Berouk Mesfin, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) à Addis-Abeba. Les récentes manifestations témoignent de l’échec de ce fédéralisme ethnique de façade, désormais lourd de risques de balkanisation dans un pays qui compte 80 groupes ethniques. Le premier ministre Haile Mariam Dessalegn, qui pourrait tenir lieu de fusible dans cette grave crise, a beau jeu, désormais, de dénoncer les menaces planant sur l’« unité du pays [3]».

Nota :

On peut se référer à mes articles et livres précédents dans les chapitres sur la politique agricole, le développement, l’accaparement des terres, qui préfiguraient ces tragiques évènements récents.

Les Oromo sont en majorité musulmans, (religion de 33% de la population du pays. C’est un islam très modéré[4] qui s’était toujours accommodé de la coexistence avec la religion catholique orthodoxe dominante (environ 44 %). Une partie des Oromo, dans la région de la capitale, sont chrétiens, ceux du groupe Tulama, au sud-ouest du Choa.

Avec le voisinage des Shebabs intégristes somaliens, une contamination fondamentaliste pourrait s’opérer au travers des frontières du Tigré et de la province éthiopienne Somalie, vers l’Oromia. J’y remarquais déjà quelques traces visibles dans la tenue vestimentaire des femmes, quoique très minoritaire, en septembre-octobre 2015.

Les Oromo

A l’origine, ce sont des éleveurs de zébus, des nomades qui vivaient dans l’actuelle Somalie. Les somaliens, éleveurs de chèvres et de dromadaires les ont poussés vers l’Ouest où ils se sont sédentarisés, à la fin du XVIème siècle. Ils ont atteint les frontières du Tigré et se sont progressivement répartis et adaptés aux climats et conditions de diverses régions, éleveurs et agriculteurs dans les hautes-terres et le Harar, pasteurs et semi-nomades dans les basses-terres. C’étaient aussi des guerriers très organisés et redoutés, appelés du terme péjoratif Galla (barbares) par leurs adversaires.

Ils se subdivisent en de nombreux clans : Boranas, Gudgis, Arsis, Ittus, Metchas, dispersés aux quatre coins du pays.

L’Oromo Libération Front (OLF) s’est organisé et militarisé en 1974, soutenu par le Soudan et la Somalie dans la rébellion contre le Derg de Mengistu[5], le dictateur rouge. Il a participé au renversement du régime en 1991. Mais il a été rapidement exclu du processus constitutionnel du gouvernement fédéral, en raison de ses revendications indépendantistes. Les Oromo disposent néanmoins d’un Etat fédéral situé à l’Ouest du pays et autour de la capitale.

Paradoxalement, l’idéologie nationaliste oromo a été forgée par des générations d’intellectuels formés par le protestantisme évangélique de l’église de Mehkane Ye, une secte influente.

Rassemblés en une entité politique et religieuse, les Oromo représenteraient une grande force qui pourrait contester un pouvoir dirigé d’une main très ferme par les héritiers du Derg et soumis à l’influence prépondérante de la hiérarchie catholique orthodoxe.

Les évènements récents sont-ils des prémices qui pourraient enflammer un nouvel Etat de la corne de l’Afrique, déjà encadré par des pays en guerre : Soudan-Sud, Soudan, Somalie, par ailleurs si proche d’un Moyen-Orient enflammé ?

Addis-Abeba, c’est aussi le siège de l’Union africaine (UA qui a succédé à l’OUA).

Allain Louis Graux

Le 12.08.2016

Mes livres sur l’ETHIOPIE

- Un panorama sur le pays de la reine de Saba - Lulu.com - Août 2014

- ABYSSINIE - Lulu.com - décembre 2014

- A la découverte des peuples du Sud - Edilivre - 2015

- Le pèlerinage de Sheikh Hussein - TheBookEdition.com – dec.2015

- Au pays des Surma - à paraître

[1] Reuters 16.08.08 -

[2] L’Humanité – 16.08.10 - Éthiopie. L’accaparement des terres au cœur de la crise - Rosa Moussaoui

[3] Ibid

[4] Lire mon ouvrage sur le pèlerinage musulman, de Sheikh Hussein

[5] Toujours vivant et réfugié chez Mugabé au Zimbawe.

Tag(s) : #GEOPOLITIQUE

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