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LE SUD ETHIOPIEN ET LE TOURISME

Les ethnies du Sud sont-elles menacées par le tourisme ?

Longtemps retranchées, isolées, dans des territoires aux confins du sud de l'Ethiopie, les tribus sont aujourd'hui menacées par le développement du tourisme et le prosélytisme religieux.

« Traditionnellement animistes, ou dans une moindre mesure musulmanes, les tribus de la région sont aussi la cible des évangélistes: "il y a trois ans je suis entré en contact avec des croyants qui m'ont convaincu que le christianisme est la bonne voie. Aujourd'hui, on se convertit de plus en plus dans ma tribu", témoigne Oybula Oymure, un notable Bure[1]. »

Selon les chiffres officiels du ministère de la Culture et du Tourisme éthiopien, plus de 474 000 touristes ont visité l’Éthiopie au cours des neuf premiers mois de 2012, ils étaient 330 000 en 2008. Si près de 50 000 sont allés en Abyssinie sur le site fabuleux de Lalibela, plus de 15 000 sont descendus sur les pistes du sud. Cette industrie touristique est largement encouragée par le gouvernement. En 2010, le ministre de la Culture et du tourisme annonçait une nouvelle stratégie visant à atteindre un million de touristes en 2020, par l’expansion de l’infrastructure touristique, la création d’un organisme de marketing touristique et un conseil national du tourisme.

Le premier ministre M. Desalegn a déclaré en juillet 2014 : « Ensemble, nous allons œuvrer main dans la main à ce que le tourisme devienne un des secteurs dominants de l’économie du pays et l’Éthiopie une des grandes destinations de l’Afrique.[2] »

Concernant la sauvegarde de la richesse culturelle traditionnelle, Nigatu Dansa, administrateur local, a indiqué pour sa part :

"Personne ne voudrait voir disparaître ces traditions très riches, mais on ne peut pas construire une barrière et abandonner toute forme de développement. Nous travaillons pour qu'ils aient davantage accès à la santé et à l'éducation. Je vous assure que nous n'avons pas oublié la question des traditions", a-t-il dit à l'AFP, reconnaissant de fait la volonté des autorités de sédentariser autant que possible ces populations[3].

Dans ce cadre, comme je l’ai observé au cours de ce voyage, les tribus du sud risquent gros. Auparavant, si ces tribus étaient peu accessibles et parfois menaçantes envers les touristes, aujourd'hui, elles dansent, se maquillent hors des occasions rituelles pour se livrer au commerce photographique, font un spectacle de leurs cérémonies (saut de zébus).

« Ils adoptent rapidement un style de vie différent. Ils sont soumis à une forte pression : par exemple, ils ont été dissuadés par des gens venus de l'extérieur de consommer la viande d'âne qui faisait partie des plats traditionnels", déplore Tafesse Mesfin, chercheur sur la région depuis plus de 30 ans.

Néanmoins, on devrait pouvoir concilier le respect de ces cultures humaines traditionnelles, un certain accès au modernisme, en organisant des séjours dans un cadre d’Eco-tourisme, en prenant son temps, en vivant parmi eux, en échangeant des cadeaux d’accueil ou de remerciement de manière collective[4], en évitant de donner des oboles individuelles qui développent des attitudes et habitudes de mendicité , surtout à l’égard des enfants, en limitant les groupes, en évitant la concentration des visites sur les mêmes villages.

Il faut en finir avec « l’Omo Circus[5] » et imposer des règles aux agences de voyage, discuter avec les anciens et chefs des villages, pour coordonner des visites d’information et d’échanges écoresponsables.

Le barrage Gilgel Gibe III.

C’est l’autre danger qui menace les peuples de l’Omo, sans doute plus dommageable pour leur existence

Il est situé à environ 92 kilomètres au nord-ouest d’Arba Minch.

Haut de 240 m, érigé sur le fleuve Omo, il retiendra 14,7 millions de mètres cubes d'eau. Si ce projet, d’une capacité de 1870 MW, augmentera l'approvisionnement en électricité dans le pays, il sera aussi destiné - comme de nombreux autres barrages - à exporter l’énergie vers les pays voisins de la corne de l’Afrique. Ce ne sera pas le dernier de cette série puisqu’il est prévu un Gibe IV (1472 MW) et un Gibe V (560 MW)

Un contrat de 1,7 milliard de dollars avait été signé avec la multinationale italienne Salini Costruttori SPA et la Société d’énergie électrique de l'Ethiopie (EEPCO).

Des ONG et des experts ont constitué un dossier accablant des problèmes posés par ce projet. « En 2009, un groupe de huit universitaires et des consultants collaborant en tant que Groupe de travail sur les ressources de l’Afrique (ARWG) ont publié une critique acerbe sur les études réalisées pour Gibe III. L’ARWG affirme que contrairement aux conclusions des évaluations sur le milieu environnemental et social fournies par Salini et l’EEPCO, les impacts en aval du barrage seront probablement dévastateurs[6]. »

Déjà, des problèmes étaient survenus pour la construction de la centrale hydroélectrique Gilgel Gibe II, également construite par Salini, avec un effondrement au niveau de son tunnel principal. Cette centrale dépendait de l'eau déversée à partir du barrage Gilgel Gibe I, canalisée à travers un tunnel de 26 kilomètres dans la vallée du fleuve Omo.

Les termes de ces projets ont été négociés entre le gouvernement éthiopien et Salini sans appel d'offres concurrentiel, violant les lois italiennes et éthiopiennes selon le groupe italien de surveillance de la Banque mondiale ‘Campagna per la Riforma per la Banca Mondiale’ (CRBM). Il énumère les failles : un contrat ne provenant pas d’un appel d’offres, une étude de faisabilité inadéquate, l'absence de fonds pour l’atténuation des impacts sur l’environnement et une projection peu réaliste pour rembourser le prêt de la Banque mondiale. La Banque européenne d'investissement a également prêté au projet 50 millions d'euros.

Le GIBE II a été finalement achevé avec deux ans de retard, à cause de problèmes dus à une étude géologique insuffisante : les ingénieurs ont rencontré de la boue, du sable et des aquifères inattendus.

La Banque européenne d’investissement et la Banque africaine de développement ont finalement décidé de ne pas financer le projet GIBE III, mais elles ont été relayées par des banques chinoises… Son coût, évalué à 1,4 milliard d’euros, ne comprend pas l’indemnisation des populations concernées par sa construction, alors qu’il est censé rapporter au gouvernement plus de 400 millions de dollars par an à partir des exportations d'énergie.

Commencés en 2006, 40 % des travaux du barrage étaient réalisés en 2010, 88 % en janvier 2015. Les deux premiers générateurs devraient être mis en service en juin 2015, les autres seraient opérationnels en 2016.

En devenant le premier exportateur d'énergie en Afrique grâce à la construction d'une série de barrages, l'Ethiopie pourrait menacer la vie de millions de personnes qui dépendent des eaux du Nil et de l’Omo. L’Ethiopie investit davantage de ses ressources dans l’énergie hydroélectrique que tout autre pays en Afrique - un tiers de son produit national brut total estimé à environ 77 milliards de dollars.

Quel sera l’impact le plus négatif ? Alessandro Palmieri, un spécialiste des barrages à la Banque mondiale, a déclaré : "Est-ce l'impact sur la population de l'Ethiopie (qui n'aura pas d'électricité)... ou l'impact négatif sur un demi-million de personnes (qui seront déplacées par la construction des barrages)?

Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2010, seulement 17 % des habitants avaient accès à l'électricité. L’EEPCO affirme que d'ici à 2018, 100 % de la population aura accès à l’électricité[7].

Mais, selon Elizabeth Hunter, de 'Survival International' :

"Le Barrage Gibe III va faire des ravages et des dégâts sur la vie et les moyens de subsistance de centaines de milliers de populations tribales dans la vallée du Bas-Omo en Ethiopie et des peuples vivant autour du lac Turkana au Kenya, qui dépendent du fleuve Omo pour la survie",

Il provoquera une baisse de 22 mètres du niveau des eaux du lac Turkana, le plus grand lac du monde en milieu désertique. Ce sera la perte pour les cultivateurs des terres saisonnièrement inondées dans le delta du fleuve Omo. La forêt riveraine du fleuve sera détruite, endommageant la biodiversité et les moyens de subsistance, la destruction de la majeure partie de la faune aquatique, vitale pour les tribus riveraines[8].

« Les Bodi, les Kwegu et les Mursi sont expulsés de force pour faire place au projet Kuraz et conduits dans des camps de réinstallation où ils sont sommés de vendre leurs troupeaux et de ne conserver que quelques têtes de bétail. On a annoncé aux Bodi qu'ils ne bénéficieraient de l'aide alimentaire que lorsqu'ils auront accepté d'être déplacés[9]. »

L’accès à la rivière Omo est bloqué pendant que les autorités nettoient les terres et construisent des routes pour les plantations de canne à sucre dans le cadre du projet gouvernemental Kuraz Sugar[10].

Les Suri protestent contre une compagnie malaisienne qui plante des palmiers à huile dans leurs meilleures terres à pâturage : « les autorités sont venues avec des soldats et pendant deux semaines ils ont essayé de nous empêcher de planter. Ils voulaient nous affamer pour que nous acceptions d’aller dans les camps de relocalisation. La plupart des Suri ont maintenant peur d’aller dans leurs jardins. Seuls quelques-uns y vont. Dans un village près de la plantation malaisienne, trois maisons ont été incendiées par des employés des plantations, ainsi que les réserves à grains[11] ».

Le gouvernement d’Addis Abeba a mis en location pour cinquante ans des millions d’hectares de terres agricoles vierges, dont 180 000 hectares situés le long de la rivière Omo.

Plus de 200 000 personnes vivant dans le bas-bassin de l’Omo sont tributaires de la culture de décrue sur les rives du fleuve et dans le delta. La perte de cette ressource essentielle pour leur alimentation risque de provoquer la famine et la maladie[12].

L’ARWG exprime également des inquiétudes sur le risque de glissements de terrain sur ce sol riche en argile sur le fait que le site du barrage est sur une ligne de faille active de tremblement de terre.

« Deux organisations environnementales, « Friends of Lake Turkana » (Amis du lac Turkana-FoLT) et « International Rivers » (IR) sont en train de contester la sûreté écologique du projet. Selon elles, il menace la biodiversité dans le fleuve Omo et le lac Turkana qu’il alimente. Le bassin compte une grande population de crocodiles du Nil, d'hippopotames, et plus de 40 espèces différentes de poissons[13]. »

Cette basse vallée de l’Omo menacée est un site préhistorique de renommée mondiale inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

[1] « Aux confins de l'Ethiopie, des tribus guerrières menacées par le tourisme « - Jeune Afrique - 19/06/2009 à 13 par AFP.

[2] http://www2.unwto.org/fr/press-release/2014-07-24/ethiopie-le-tourisme-cle-du-developpement

[3] « Aux confins de l'Ethiopie, des tribus guerrières menacées par le tourisme « - Jeune Afrique - 19/06/2009 à 13 par AFP.

[4] - Comme nous l’avons fait chez les Hamer, les Ari, les Konso, les Dorze.

[5] Jean Queyrat a réalisé un remarquable reportage de ce nom que je lui ai emprunté, passé et visible sur la chaine France 5 : http://www.emissionreplay.fr/france-5/omo-circus

[6] « Les critiques du barrage ne désarment pas »

Correspondant IPS : http://ipsinternational.org/fr/print.asp?idnews=5691

[7] Saisir des terres pour fournir de l’électricité à la Corne de l’Afrique par Ed McKenna - 17 juin 2013 (IPS)- Inter Press Service News Agency.

[8] -Source : notre-planete.info :

http://www.notre-planete.info/actualites/actu_3705_barrage_hydroelectrique_Ethiopie_autochtones.php

[9]Source : notre-planete.info, ibid

[10] source Survival : http://www.survivalfrance.org/actu/8477

[11] ibid

[12] Source IPS 2010 – « Les critiques du barrage ne désarment pas ».

[13] ibid

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